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LA
MAISON DE L'ENFANCE
Tous droits réservés.
Coulommioi». _ iu,p. p^,,^ BUOUAKD. - 181-1900.
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LA MAISON
DE L'ENFANCE
PAB
FEUNAND GREGH
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
3, RUE AUBER, 3
1900
Tons droits réseryét.
n
Cerlains de ces poèmes, écrits et publiés en 189?.
datent de la dix-huitième année. D'autres pièces plus
récentes ont déjà paru et sont également datées. Celles
qui ne sont pas datées sont inédites.
F. G.
LA MAISON DE L'ENFANCE
DIALOGUE
« 0 les enfants ouvrant leurs clairs yeux agrandis
Que nous fûmes naguère au seuil blanc des années !
— Viens : les fleurs de l'Avril à jamais sont fanées.
Et les regrets de l'aube aggravent les midis.
— Ah ! laisse-moi, ce jour encor, songer en larmes
Devant le lointain bleu qui fut notre horizon !
Vois les bosquets d'antan et la blanche maison...
— Entends, entends plutôt, là-bas, ce grand choc d'armes]
DIALOGUE
Debout, viens! Le cri d'or des clairons nous convie
Au combat héroïque et fatal de la vie !
Quand sonne au loin l'espoir, pourquoi nous souvenir i>
— Je veux rêver. — Le rêve est vain. Vois l'aile immense
De la Gloire passer an fond de l'avenir!
Viens! — Oh ! les jours dorés et calmes de l'enfance ! »
PROLOGUE
J'habitais autrefois une maison heureuse, •
Aux jours du rêve, avant ma vie aventurense.
Du seuil clair, des rosiers montaient jusqu'à son faîte.
Des oiseaux y faisaient une rumeur de fête.
Son vieux perron, de fleurs sans nombre était béni,
El SCS vitres s'ouvraient vastes sur l'infini.
PROLOGUE
Alentour un grand parc rêvait plein de statues.
Et des vasques dormaient dont les eaux s'étaient tues.
Des lys avaient disjoint les terrasses dallées ;
Les gazons verdoyaient aux anciennes allées,
Sinueuses entre deux rives de feuillage,
Ruisseaux d'herbes ayant des roses pour sillage.
Et mon âme pareille au grand parc solitaire
Etait pleine de fleurs, de ruine et de mystère...
La clef du parc, un soir, était tombée à l'eau.
Et je vivais captif au fond du vieux château.
Avec une autre enfant belle comme une femme,
Si belle qu'en l'aimant je crus aimer mon âme.
Ilélas! Et je baisai sa bouche, et je l'aimai.
Et nous nous sommes enlacés un jour de Mai.
PROLOGUE
Le vent brûlant mêlait au ciel les blanches nues.
Et ce fut comme si nos lèvres étaient nues...
L'air tiède se pâmait sous des brises ardentes.
Le silence des bois vibrait d'ailes stridentes.
Et nous crûmes sombrer dans ime mer profonde.
Et pendant un moment nous fûmes seuls au monde...
Mais nous sentions mourir la blancheur de nos âmes;
Nous fondîmes en pleurs quand nous nous éveillâmes
La porte près de nous dans l'ombre ensoleillée
S'ouvrait; à la serrure était la clef rouillcc.
Nous nous dîmes adieu, pleurants, pour à jamais,
Je n'ai plus vu l'enfant très belle que j'aimais. .
Et depuis je vais triste, étonné, sans défense.
J'ai jadis habité la Maison de l'Enfance.
DOUTE
Ai-je vécu vraiment dans le château désert ?
Je ne me souviens pas, je ne me souviens plus...
Souvent, par delà l'ombre et les jours révolus,
Je irols voir ses toits bleus rire au grand soleil clair.
... C'est l'aurore; la brume, aérienne mer.
Emplit le parc dormant d'un calme et bleu rcllux;
Sur l'herbe, des rayons que les branches ont ])Iiis
Bercent leur doux or tiède en la fraîcheur de l'air.
Dans la mousse et les fleurs le vieux perron s'écroule ;
Une rose s'efTeuille au vent; un caillou roule.
Des oiseaux envolés me frôlent d'un coup d'aile...
El c'est l'ombre soudaine où le songe s'achève,
El je crois m'éveiller d'un étrange et doux rêve
Où mon âme, en songeant des choses, songeait d'elle.
LES RUINES
Blanche maison, maison des Rêves, toute blanche I
Le parc, frôlant parfois les vitres d'une branche.
Se taisait, calme, autour de la calme demeure ;
Et les bassins où l'heure un jour chante, un jour pleure,
Dormaient, et les jets clairs à la bouche des masques
Étaient taris ; la mousse immobile des vasques,
Miroir d'eau, reflétait dans l'azur les nuages;
Pluie automnale, gels d'hiver, juin lourd d'orages,
Sur leur socle écroulé que mordent les épines
Avaient brisé l'orgueil des statures divines ;
LES RUINES
II
Et partout, sous les bois, aux clairières, c'étaient
De grands marbres croulants que les branches étayent.
Comme un champ de bataiUe où se seraient battues.
Aux temps jadis, au lieu de vivants, des statues.
LE PARC
La ^Liison de l'Enfance au lointain du passé
Se dresse et me sourit blanche parmi les arbres.
Et je revois au parc, dès le seuil dépassé.
L'allée où nous rêvions le soir, couple enlacé.
Sous le geste immobile et pâle des grands marbres.
Je revois le jet d'eau bordé de grands iris
Qu'A.>Til faisait rêver en fleurs mauves et graves,
i3
Courbes sur l'onde ; ainsi les rêves de jadis
Se mirent sur mon âme, iris bleus ou purs lys.
Mais y cherchent en vain leurs corolles suaves...
Je revois le bassin verdi de mousses d'eau
Qui s'ouvraient comme un clair et fragile lideau
Au choc des cailloux blancs que nous jetions dans l'onde
Pour voir fuir, à travers les forêts de roseau,
Los grands poissons d'argent dans la vasque profonde ;
La pelouse où les llcurs en Mai poussaient par gerbes.
Mêlant au clair pavot la jaune renoncule.
Et dont le vent berçait les longues houles d'herbes,
Souffle frais du matin, brise du crépuscule.
Sans trêve, en un remous ondulenx qui circule.
Je revois, dans les houx héros humiliés.
Dieux de jadis gisant plus que morts, oubliés.
Les marbres dont la tête a roulé sur les dalles,
Les nymphes se baissant pour nouer leurs sandales
Que dès longtemps le vent a fait choir de leurs pieds.
i4
Et surtout, au détour verdoyant d'une sente.
Émergeant de sa gaine de marbre, un vieux Faune
Qui, solitaire, au gré d'une ivresse dansante.
Promenait ses doigts vifs sur une flûte absente
Pour charmer les échos lointains dans le bols jaune.
LE FAUNE
Le parc où s'éveillaient nos deux adolpscences
Était vaste et secret comme nos jeunes cœurs.
Plein d'une ombre où glissaient d'invisibles présence»
Attestant le vent rude et les siècles vaincincurs,
Un vieux faune de marbre accompagnait ses danse»
D une flûte brisée entre ses doigts moqueurs.
iG
LE FAUNE
Le silence semblait écouter, sous les branches.
Le chant évanoui depuis de longs hivers
Qu'avaient dû moduler jadis ses lèvres blanches.
Une vigne, aux rameaux noués de pampres verts.
S'enroulait, familière et lascive, à ses hanches;
Il lui riait d'un long regard tendre et pervers.
Mais, malgré le vain souffle où se gonflent tes joues.
Malgré la danse agile et vive de tes doigts
Sur les Irous de la flûte absente dont tu joues,
Malgré la vigne en qui tu sens frémir parfois,
T'enlaçant de ses bras sans que tu les dénoues.
Une nymphe qui veut t'entraîner dans les bois.
Faune, je te vois triste au fond de ma mémoire.
Dans l'ombre douce où luit ton souvenir serein
Comme autrefois ton marbre au fond de la nuit noire
LE FAUNE 17
.Je te vois le front morne et le sourcil chagrin,
llegreltant ces longs jours de ton antique gloire
Où ta flûte chantait sous ton doigt souverain !
Octobre t894.
HÉSITATION
O mon enfance! ô grand souvenir! Suis-je digne,
Ame aujourd'hui pleine de soir, pécheur méchant.
Pèlerin triste qui m'en vais le front penchant,
De chanter ta joie aime et ta blancheur insigne?
0 grand soleil tombé dans l'ombre, sous la ligne
Des hêircs qui berçaient la nuée au couchant ;
Élang ploin de ciel IjIcu qui revais dans le chant
Mysiéricux et pur et tendre d'un beau cygne!
HÉSITATION 19
Aujourd'hui le soir tombe et l'horizon s'endort.
Mais un peu de soleil persiste en reflets d'or.
Par delà les rameaux sans feuille, et me fait signe...
Le chant s'est tu dans l'ombre et la brume a terni
Le lac clair où jadis se mirait l'infini ;
" ! dis il y flotte encore une plume de cygne.
NOUS ÉTIONS DEUX ENFANTS...
^ous étions deux enfants étonnés et joyeux
Deux purs enfants heureux d'être au monde, pourtant
<^' raves, mais étourdis et rieurs, et portant
^o.n- joie épanouie aux fleurs que sont leurs yeux.
Le monde autour de nous, matin mystérieux,
Luisait dans un brouillard sonore et palpitant ;
Nous marchions dans une aube éternelle, en cliantant.
Les doigts entrelacés sous la bonté des cieux.
NOUS ÉTIONS DEUX KNFAXTS... 21
Un nuage, une fleur nous jetaient dans l'extase;
Notre âme se sentait éblouie et comme ivre,
Nous devinions qu'il est un mystère de vivre;
Et puis nous n'dtions plus qu'un beau couple qui jase.
Deux oiseaux sur la même branche, au bord du nid,
Qui se laissent bercer au vent de l'infini...
Octobre a-O'^.
NOUS VIVIONS LA...
Nous vivions là, couple joyeux, depuis les temps.
Seuls, perdus au très vieux château d'entre les arbres,
Jouant, courant dans l'herbe en fleurs, au pied des marbres,
Près des vasques, débris divins des vieux antans...
Tout le jour, notre joie en doux rires chantants,
Sous le grand dôme vert et plein d'échos des arbres.
Riait à des oiseaux posés sur les vieux marbres,
A quelque averse brusque, un matin de printemps.
NOUS VIVIONS T. A .
23
Ainsi, sans lin, de l'aube aux tièdes crépuscules.
Nous courions dans le parc, joyeux, parmi les mauves,
Los blancs muguets, les iris bleus, les renoncules;
Et, le soir, sur les draps odorants des alcôves
Nous posions nos fronts las de grand air, les yeux clos.
Et soudain, dans la nuit, nous fondions en sanglots.
MATINS D'AVRIL
Malins d'Avril! Ciels bleus, fleurs ! réveils triomphants!
Parmi le clair-obscur des volets clos, où rùdc
L'or du soleil vibrant dans l'ombre déjà chaude,
Nous bondissions pieds nus hors de nos lits d'enfants.
Et, frileux, nous courions pousser ime persienne
Où soudain entraient l'aube et la brise et l'azur.
Des gl)'cines pendaient mauves le long du mur.
Les gonds rouilles criaient sur la ferrure ancienne...
MATINS D AVniL 20
Éblouis, le front tiède et la tête sonore,
Nous écoutions monter la rumeur de l'aurore
\ aguement, des lointains de la brume vermeille,
Chocs du marteau, cris du clairon, chansons du nid.
Bruit solennel cl doux du monde qui s'éveille...
£t devant nous s'ouvrait un espoir infini.
LES ILLUSIONS
Tandis qu'aux cieux profonds où le soleil s'endort
Dans la gloire des soirs de Septembre, nos rêves
Bâtissaient, éblouis, sur les célestes grèves
Un mirage mouvant de cités aux toits d'or;
Adossés aux vieux murs de la blanche demeure,
Chauds encore, le soir, des soleils de midi.
Dans les frissons perdus d'un grand souffle attiédi
Qui semblait éventer la fatigue de l'heure.
LES ILLUSIONS 2'J
Nous rêvions, le front moite et les doigts enlacés,
Le cœur plein de langueurs sereines, caressés
Par nos songes plus doux à nos fronts que des ailes.
Nous rêvions, l'œil perdu dans le vague avenir.
Lassés de notre enfance impossible à finir,
A des choses, là-bas, somptueuses et belles...
Ouvre les yeux, regarde et pleure : ce sont elles.
LE REGRET
O toujours ce regret qui ne peut s'apaiser I
J'étais pur, j'ignorais la tristesse de vivre,
Et j'allais joyeux, fou de surprise et comme ivre
Devant l'aurore immense offerte à mon baiser.
« Va, disait une voix, tu n'as qu'à te baisser.
Cueille toutes les fleurs dont le parfum t'enivre ;
J>a vie est devant toi; va, prends, je te la livre.
l'.ii« Ion âme infinie, enfant, pour l'embrasser. »
LE UEGRliT 29
Et j'allais pour cueillir dans le jardin du monde
La joie en fleur, corolle éclatante et profonde.
Qui depuis tous les temps y fleurissait pourinoi...
L'aurore s'est changée en soudain crépuscule.
Et dans l'ombic où le beau jardin tremble et recule.
Les ronces des sentiers ont fait saigner mon doigt.
Qui l'eût cru, c^u'on trompait ce doux eufaiil ncdule?
EN HIVER
En hiver, près de l'âtre où le vent gronde et pleure,
Avant derrière nous nos ombres colossales.
Nous écoulions craquer le parquet vieux des salles.
Et parfois une horloge au loin chevroter l'heure...
Puis, sous les miroirs gris qu'un reflet vert effleure.
Le long des corridors pavés de grandes dalles.
Frissonnants, au seul bruit fourré de nos sandales.
Nous allions dans le froid de l'antique demeure.
Ei\ HIVER 3l
Dehors, tourbillonnait la neige des tourmentes,
El, l'rileux, nous serrions nos doigts joints sous nos mantes.
Et le vent éternel emportait les journées ;
Aux vitres pâlissaient de grandes fleurs de givre,
Et le temps s'arrêtait, tout semblait las de vivre.
Et dans l'ombre sonnaient des heures étonnées.
SOIRS
Parfois, quand le soleil baissait dans les grands chênes.
Et. que l'azur léger à travers les rameaux
Pâlissait, et qu'au fond du val, dans les hameaux.
Les cloches s'envolaient des églises prochauies,
Nous écoulions tous deux, retenant nos haleines.
Grincer sur les pavés l'essieu des chariots
Qui s'en venaient avec des heurts et des cahots.
Des champs brumeux sur tous les longs chemins des plaines.
33
Et nous sentant soudain captifs dans la Maison.
Tandis qu'autour de nous montaient de l'horizon
Les cloches et ces bruits de grands chars sur les routes.
Nous pleurions seuls, perdus dans l'ombre des feuillécs.
Et nos pleurs sur nos mains tombaient à tièdes gouttes.
Et nous nous caressions avec nos mains mouillées.
Octobre 1896.
ÉVEIL D'AMOUR
Quelquefois mes cheveux frôlaient sa joue en fleurs,
Et nos mains se prenaient lentes, comme peureuses.
Et nous sentions soudain nos deux âmes heureuses
D'un grand bonheur étrange où trembleraient des pleurs.
Nos doux rires charmés faisaient un long silence,
Et nous n'entendions plus que le bourdonnement
Des guêpes sur les fleurs des sureaux vaguement.
Bruit d'or parmi la verte et chaude somnolence
ÉVEIL d'amour 35
Et nos lèvres s'ouvraient pour murmurer des mots
Infinis, que semblait chanter à bouches closes
La chanson de la brise au loin sous les rameaux;
Et s'élevant en nous comme un écho des choses,
Ils montaient de nos cœurs et nous allions les dire...
Et puis nous ne trouvions plus rien, que nous sourire.
OclobreisOG.
L'IRRÉPARABLE
Qu'avons-nous fait, ma triste enfant, ma pâle amie!
Quel fut ce tourbillon d'ivresse, où nos deux ûmes
Ont fui dans les baisers, les sanglots et les flammes,
Pour retomber sans force et mortes à demi...
Quels furent ces frissons douloureux et sublimes
Où nous étions heureux en sanglotant, hymen
Doux et cruel, sommet brûlant d'extase humaine,
Vertige du bonheur emporté sur les cimes...
t inREPARABLE
Hélas 1 qu'avons-nous fait? Le soleil sous les branches
Joue et rôde, et le vol des guêpes vibre encor,
Comme quand mes deux mains ont saisi tes mains blanches :
Et rien n'est changé, l'heure est douce, et le bois dort...
Mais tu pleures, je fuis tes grands yeux que j'aimais.
Et quelque chose en nous s'est brisé pour jamais !
LE PERRON RUINÉ
Le perron ruiné s'enfonçait dans la terre.
Envahi par la mousse et les toufles de roses
Que le vent balançait sur les degrés, décloses
D.ins le ffuillage sombre et palpitant du lierre.
El quand nos mains prenaient la rampe familière,
Lisse et docile aux doigts comme les vieilles choses,
Toul le perron jonché de grands pétales roses
Vacillait, et nos pieds tremblaient sur chaque pierre.
LE PrURON RUINE .)i>
Ainsi, couple qui chante ou rêve au i;ré de l'heure,
Nous ne montions jamais à la vieille demeure
Qu'en trébuchant un peu sur le perron branlant ;
Et la Maison semblait un cœur brisé, plein d'ombres.
Au seuil couvert de fleurs, mais semé de décombres,
Où la Joie et l'Amour n'entienl qu'en chancelant.
Octobre 1896.
PLEURS
AU CRÉPUSCULE
C'est l'heure où l'on entend le silence des chambres...
La nuit vient; le mystère assoupit l'horizon.
\nx rideaux des Ions las de pourpres, d'ors et d'ambres
Meurent avec les bruits de la vieille maison.
Et la vie un moment semble s'être arrêtée...
Tout s'abîme, tout rêve en l'oubli de demain;
'l'out prend haleine au bord de l'éternel chemin,
« );i (lirait une halte au haut d'une montée.
l\k AU GUÉPUSGULE
Dans vm cristal fragile agonisent des fleurs
Dont l'âme indéfinie embaume toute l'ombre;
Le demi-jour errant met sur le miroir sombre
Ces reflets çà et là qu'ont de grands yeux en pleurs.
houle, dans son coin noir, l'horloge insoucieuse
Bat toujours d'un grand bruit incessant, inlassé.
Et martèle à coups lents et mats l'ombre anxieuse,
El cloue à petits coups l'heure dans le passé.
Un peu de crépuscule encor par la fenêtre
Vient s'éteindre aux plis lourds des rideaux demi-clos.
Tout est las, tout dcl'aille et va mourir peut-être...
... Le silence du soir semble un bruit de sanglots.
Octobre 1895.
CLOCHES EN L'AZUR
0 toi qui dors dans l'ombre en attendant la nuit.
Lève-loi, mets ton front contre les carreaux frais;
Sans clair nuage ainsi qu'une àmc sans regrets.
L'azur, plein de lumière et de silence, luit!
Seul et splendide, au fond d'un 'lUmineux ennui,
Sans ombre vague ainsi a':.'une âme sans secrets,
Le néant bleu du ciel dort sur les verts cyprès;
L'azur s'ennuie autant que notre âme, aujourd'hui I
46 CLOCHES EN l'aZLR
Mais écoule, une cloche en l'air qui vibre encore,
Une autre, une autre ont fait tomber leur pleur sonore;
Voici fondre en sanglots l'ennui serein du ciel...
Mais nous, hélas! quel chant, quelles cloches plaintives
Noms feront sangloter en larmes fugitives
I/ennui morne, l'ennui de vivre essentiel?
Mais nous, quel chanl divin, quelles cloches du ciel
Mai 1894.
BERCEUSE
L'heure est plaintive et le soir est bleu.
Il \ient du bruit de la rue, un peu...
Quelqu'un chantonne au fond de la cour
Un vieux refrain qui parle d'amour.
Dans l'ombre au loin s'éteignent des pas.
Et la chanson meurt tout bas, là-bas...
48 BERCEUSE
Et tout se tait, et la vie achève
De s'en aller, lente, au cours du rêve.
Ne pleure pas, ô ma triste enfant.
Mon grand amour veille et te défend.
Le vent est froid, le foyer sans flammes.
Mais chauffons-nous au feu do nos âmes.
Si le silence est sombre et méchant,
Que nos baisers nous soient comme un chant,
Un chant léger qui berce la nuit.
Qui bercera notre sombre ennui.
Viens dans mes bras, laisse aller ta tête...
Écoute au loin la grande tempête,
L'ouragan vaste au fond du ciel noir,
Le froid de l'ombie et l'cflroi du soir...
BERCEUSE 49
Entends le vent souiïlcr par rafales
Et le silence aux doux intervalles...
C'est une mer qui pousse ses flots.
C'est un bruit doux comme des sanglots.
Serrons-nous bien l'un tout contre l'autre.
11 n') a plus d'amour que le nôtre I
Ton front est doux au mien qui le touche.
Donne ta main et donne ta bouche.
Et puis pleurons, puisque tu le veux.
Pleurons sans fin. pleurons tous les deux.
Front contre front, tes yeux dans mes yeux.
Et nous serons ainsi presque heureux...
Octobre 1896.
SOLITUDE
Il pleut du bleu sous les branches
Qui balancent dans le vent
Des reflets d'argent mouvant
Doux comme des roses blanches.
Dans l'océan des couleurs
Le soleil fait des sillages;
Le vent berce les feuillages
Pleins de ramiers roucouleurs.
SOLITUDE
5i
0 s'en aller solitaire
Dans toute cette douceur I
0 ne point trouver de sœur
Chez les filles de la terre!
0 tout seul, pleurer sans fin.
Sans fin, sans trêve, sans aide.
Sous le ciel profond et tiède
Ainsi qu'un grand cœur divin 1
RETRAITE D'AME
Là-bas, les trembles las succombent feuille à feuille
Au vent qui fait frémir leurs cimes dans le ciel ;
Le soir est un frisson que l'air profond recueille,
Le vent est une fleur immense qui s'effeuille,
Le crépuscule est doux dans sa clarté de miel.
Je ne veux plus penser qu'aux choses de mon âme,
Je veux vivre enfermé dans mon secret vermeil
RETRAITE d'aME 53
Et me pencher sans fin sur mon cœur sombre, où pâme
Comme un enfant blessé par un baiser de femme.
Mon jeune désespoir pâli loin du soleil.
Je veux ne plus aimer que la sereine face
De mes pcnsers baisant leurs lèvres aux miroirs,
Et regarder la vie étrangère qui passe,
Reflet vertigineux qui s'ébauche et s'efTace,
Aux seuls murs de ma chambre ouverte sur les soirs.
Sans penser, dans un rôve éternel, sans l'envie
De fixer, fût-ce une heure à mon songe ravie.
Le reflet que le monde a mis sur le mur blême.
Je veux tourner le dos pour toujours à la vie
Et m'enivrer sans fin de l'ombre de moi-même.
POf:ME DORÉ
Pourquoi faut-il donc que je souffre
Devant cet horizon joyeux,
Que l'azur ne soit plus qu'un gouflre
Pour s'être miré dans mes yeux?
Pourquoi faut-il que soit troublée
La paix de ce qui ne vit pas,
Parce qu'une âme désolée
La contemple en pleurant tout bas;
POKME DORE
55
Que je frissonne de langueur
Sous cette paix consolatrice.
Et que tout le ciel s'assombrisse
De la nuit que j'ai dans le cœur?
Rassure-toi, rêveur fiévreux;
Ton ardente mélancolie
Est un secret commun qui lie
Le monde à ton cœur douloureux.
Un vague tourment invisible
Ronge les choses comme toi ;
Elles suivent la grande loi
Sous leur doux visage paisible.
En peine d'immortel espoir
El du simple et las chagrin d'être.
Un deuil infini les pénètre,
Comme une brume vers le soir.
56 POÈME DORÉ
Un moment, impose silence
A ton cœur, sanglot éternel.
Entends, un long soupir s'élance
Du cœur des choses vers le ciel.
Ta douleur n'est pas isolée
Au milieu de tout leur bonheur,
Mais elle sanglote, mêlée
Aux mille sanglots du grand Chœur ;
Elle n'est qu'une voix de plus
Dans le chant des Mélancolies,
Pleureuses déesses pâlies
Qui lamentent les cieux perdus.
Elle n'est qu'un sanglot plus pur
Dans l'éternelle symphonie
Par qui la douleur infinie
Se plaint à l'impassible azur.
PAROLES SUR LA MER
Ce soir l'ombre est plus triste alentour de nos rames,
El la nuit plus profonde et le vent plus amer.
Tumultueux pensers montant comme la mer.
Quand donc cesserez-vous de tourmenter nos âmes?...
La grève au loin se perd dans l'eau comme un chemin.
Des étoiles ont froid dans le creux noir des vagues;
Une d'elles scintille au reflet de tes bagues;
Elle est pâle : tu tiens mon étoile en ta main.
58 PAnOLES SUR LA MER
Laisse-moi te parler longuement sans te voir.
Dans l'ombre où tes beaux yeux grandis luisent à peine.
Car les aveux ont peur de ta pâleur soudaine,
Et mes lèvres ont soif d'un grand aveu, ce soir.
Hélas! les mots jamais pourront-ils te la dire,
0 mon amie, aussi malheureuse que moi,
Ma tristesse infinie et vieille sous la Loi
Et tout mon invisible et douloureux martyre?...
Voici : mon cœur au seuil de vivre est abattu.
Et d'avoir vu le jour je retourne vers l'ombre.
Veux-tu mourir? L'onde est profonde, la nuit son! i .
Je suis triste à jamais et je t'aime. Veux-tu?
LE FRISSON
0 tristesse! El pourtant tout m'était doux ce soir.
Le bruit au vieux cartel de l'heure opiniâtre.
Les llanimes des tisons sur la cendre de l'âlre,
El la lampe bleuie au lointain du miroir.
Tu semblais oublier, paisible, presque sage
Ton angoisse de vivre et ton amour peureux,
Et tu baissais tes cils sur tes yeux noirs fiévreux.
Afin que tout fût pâle cl calme en ton visage.
6o LEFniSSON
Les étoiles luisaient claires au ciel dormant,
Que balayait sans fin l'âpre vent de Décembre,
Et dans le grand silence où se berçait la chambre,
Ma tristesse s'était assoupie un moment.
Et soudain ce frisson m'a réveillé 1 Qu'était-ce
Que ce frisson mystérieux; il a passé
Comme un grand coup de vent ouvrant mon cœur glacé
A toute l'âpre nuit du dehors... 0 tristesse!
Qu'était-ce! Ah! je le reconnais! C'est l'éternel
Frisson, le grand chagrin sans espoir et sans trêve,
L'ennui de s'éveiller toujours du même rêve
El de vivre sur terre en regrettant un ciel,
Un ciel où l'âme vit selon son propre songe,
Le ciel vague et lointain pour qui nous étions faits.
Dont le reflet nous suit en ce monde mauvais
Et change toute joie ici-bas en mensonge.
LE FRISSON 6l
C'est l'espoir nostalgique et l'étemel regret.
C'est l'ennui monotone et cruel et secret.
L'ennui du foyer froid, de l'heure consumée.
L'ennui de tes baisers jaloux, ô bien aimée.
L'ennui de mon amour douloureux et distrait.
HEURES
LA BRISE EN LARMES
Ciel gris au-dessus des charmes.
Pluie invisible et si douce
Que sa caresse à ma bouche
Est comme un baiser en larmes;
Vent c[ui flotte sur la plame
Avec les remous d'une onde
Doux vent qui sous le ciel sombre
Erre comme une âme en peine ,
CG LABRISEENLARMES
Ame en peine, âme des choses
Qui frissonne sur la plaine.
Ame éparse et fraternelle
Des cieux, de l'ombre et des loses;
Ciel, forêt bleue, aube grise,
Doux amis de ma tristesse.
Ma bouche au hasard vous baise
Sur les lèvres de la brise...
Octobre 18W.
AUBE
La pluie, aux rameaux verts des frênes et des charmes,
S'égoutte dans le yent;
Et le jeune matin s'éveille dans les larmes,
Gomme un chagrin d'enfant.
Le ciel est traversé sans fin de grands nuages
Qui pleurent et s'en vont ;
Une fraîcheur languide étire les feuillages.
Et le vent est profond.
GS AUBE
Il n'est pas de parfums, cette aurore ; les roses
S'ouATeut avec ennui.
Ou, frileuses, au vent de l'aube restent closes.
Comme au vent de la nuit ;
Et les fleurs sont, en vain par le jour rajeunies.
Des âmes sans secrets,
Et la brume a tué les odeurs infinies
Qui sortent des fo)-êts.
Oh ! par ce doux matin grave et mélancolique
Aux roses sans parfums,
Songe, songe, ébloui par le grand jour oblique,
A tes rêves défunts.
Un pâle et doux soleil naît entre deux nuées
Comme un espoir douteux ;
Des voiles sur le lac s'en vont diminuées...
Ces voiles, ce sont eux.
69
Eux, tes rêves d'anfan aux fuites invisibles
Dans l'air plein de langueur.
Qui s'éloignent aux vents frissonnants et paisibles.
S'éloignent de ton coeur...
FRUIT D'AUTOMNE
Ta bouche aimée a le parfum acide et clair
De ces fruits qu'a dorés sans les mûrir l'Automne;
Beaux fruits tentant la bouche avide qui s'étonne
De l'ùprelé mordue avec l'or de leur chair.
Kl hieiitôt, quand la lèvre à leur goût s'accoulume.
De la douceur eoûlce avec leur amertume.
JOURS GRIS
0 jours gris! jours aimés de l'âme qui s'ennuie!
0 ciels d'où tombe lente et chagrine la pluie,
Sœur des larmes ! Ciels doux à l'âme solitaire !
Tout le Ciel tombe goutte à goutte sur la terre.
Tout le Deuil tombe larme à larme dans notre ;umc !
Au doux vent d'Ouest qui semble un long baiser de femme
Le ciel, tout frissonnant de brises lentes, plcuio.
Comme un visage ému d'un baiser qui l'effleure
Et que fait fondre en pleurs la cJouccur des caresses .
0 jours de baisers las et de pâles ivresses I...
LES SÈVES. LES GRÈVES, LES RÊVES
Il pleut du soleil sous les branches.
Un grand nuage vole au ciel à tire d'ailes ;
Il pleut du soled sous les branches,
L'enclos est plein de roses blanches,
Un ramier bleu roucoule au rebord des tourelles.
Tout l'air est zézayant d'essaims fous d'éphémères;
11 passe des senteurs mielleuses et anièrcs.
LES SÈVES, LES GRÈVES, LES HKVES "3
0 doux vent, tu soufflas ce matin sur les gièves
Et les goémons verts,
Aux pays fabuleux, là-bas, au bord des mers
Vers où ma nostalgie appareille, sans trêve.
1| passe des senteurs mielleuses et amères.
C'est le parfum des sèves
Et c'est l'odeur des grèves
C'est la senteur des sèves
Errante dans le vent
Qvii a passé avant
Sur les lointaines grèves.
C'est le parfum vivant
Des algues et des vagues
Qui vient en souffles vagues
Des plages de la mer.
74 LES SÈVES. LES GRAVES. T.ES R l' V E S
Il passe des senteurs mielleuses et amères.
C'est le parfum des rêves
— Tout l'air est zézayant d'essaims fous d'éphémères,
C'est le parfum des rêves
Qui passe, doux amer.
L'HEURE DU PASSÉ
Un satyre de marbre en le soir taciturne
Écoute le vent doux glisser de feuille en feuille.
D'une main la Naïade épanche de son urne
Un flot d'ombre et de nuit que l'autre main recueille;
Nul frisson n'a troublé le silence nocturne,
Que parfois le bruit des feuilles que le vent cueille...
Le vieux parc solitaire où dansent les statues
S'assombrit lentement dans le déclin de l'heure;
Les colombes, posant leur vol blanc qui l'cITlcure,
L II nu RE DU PASSl'
Sur le toit bleu se sont une à une abaffucs; /
Et les vasques où l'eau jaillit et rit et pleure,
En un doux bruit, sanglot ou rire, se sont tues.
C'est l'heure où le Passé revient errer en maître
Au parc sombre — le vent fait battre au loin les portes
Au parc sombre et profond que la brume pénètre..
— Le vent secoue au loin la grille en ses mains fortes.
Il entre. Entends là-bas ce long frisson... Peut-être
C'est le bruit de son pas parmi les feuilles mortes...
NOCTURNE
Le silence des cieux est si doux qu'il semble une
Musique voguant bleue aux clartés de la lune.
La brise a détaché des feuilles une à une ;
Aussi légers ce soir tombent les instants vains...
Cueillons-les sans songer à la vie importune ;
Respirons dans la brise où rôdent des parfums.
Sous le frais embaumé de l'ombre au clair de lune.
L'odeur des lys dormants et des regrets défunts.
78 NOCTURNE
Elle monte légère et tournoyante, en une
Spirale où le vent berce un chœur de séraphins
Invisibles qui cette nuit, sans bruit, sans fin,
Enchantent le silence et l'ombre blanche et brune.
En touchant lentement d'un archet doux et fin,
D'un archet fait d'azur et de rayons de lune,
Les théorbes rêveurs des silences divins.
\
LE VAN DU CIEL
Les cieux, ce soir, sont pleins de nuages pressé
Qu'amoncelle un doux vent.
Les cieux, ce soir, sont tout tressés
De nuages entrelacés
Comme l'osier d'un vaste et mystérieux van.
Qu'est-ce donc que veulent les Cieux
Au soufiQe de cette nuit claire.
Vanner comme du blé sur l'aire?
Quelle moisson du ciel? Quel froment merveilleux
LE VAN DU CIEL
! eut-être qu'il y a dans les sphères profondes
Par delà ces lointains nuages, trop d'étoiles,
Que dans la grande Nuit dont les ombres les voilent,
Dieu ne peut plus compter les myriades de mondes.
Et qu'il veut disperser aux brises vagabondes.
Comme des grains de blé célestes, les Étoiles.
Peut-être il va venir de mystérieux Anges
Qui dans leurs fortes mains prendront le van céleste,
El (jui lentement, doucement, avec un geste
Rythmique, remuant sur terre une ombre étrange.
Sépareront aux pieds de Dieu, moisson céleste,
La paille et le bon grain des éternelles granges.
AUTRE NOCTURNE
L'ombre est ti^de, et la nuit s'enivre de lilas.
Le silence écoule dormir les oiseaux las,
Et le vent palpiter dans l'odorant mystère.
Les arbres assoupis laissent pencher à terre
Leurs rameaux fatigues de brise et de parfums.
Où se frôle parfois l'aile des Séraphins
Bleue au milieu des fleurs toutes blanches de lune.
Qui, cette nuit, montant et descendant, sur une
82
NOCTURNE
Légère échelle aérienne de rayons.
Par milliers, entr'ouvrant derrière eux des sillons
De lumière, en vols doux comme des essaims d'âmes.
Dans l'éblouissement de leurs ailes de flammes
Dont la nuit ne peut pas éteindre la clarté,
Parmi l'azur, les fleurs, le silence enchanté,
La langueur de la nuit trop douce, le vent sombre,
Et la vaste amitié de la lune et de l'ombre.
Cueillent les fleurs des bois et les fleurs des chemins
Pour emporter aux cieux tout l'Avril dans leurs mains.
Octobre 1896.
L'OMBRE EST BLEUE...
L'ombre est bleue et la nuit palpite d'ors tremblants
Dans l'azur, on croit voir flotter des voiles blancs
Qui frémissent au souffle onduleux du mystère ;
Les longs voiles traînants des anges de la terre
Qui montent vers les cieux, sans fin, sans bruif, en une
Ascension dont l'essor tremble au clair de lune.
N'entends-tu pas dans l'infini battre leurs ailes ?
Les étoiles, au chant des sphères éternelles,
Sli l'ombre est bleue,
Palpitent dans le vent de ces ailes r) tlimées,
Qui lentement, parmi les ombres embaumées
Et le sommeil immense et bleu de toutes choses.
Éventent le silence et font pâmer les roses.
Octobre 1896.
LE COIN DES SOURIRES
PROVINCE
Encore que t'aimcr ne soit fatal, je l'aime
Parce que ton cœur est selon mon cœur.
Mais ne te pare point, chère. Reste toi-même,
Prends garde d'enrubanner ta douceur.
Je trouve à te baiser les mains d'infinis charmes.
Par tendresse ou par volupté? non point.
Mais parce que ces mains essuyeuses de larmes
Sous l'œil maternel font du petit point.
PROVINCE
0 simplicité sainte ! 0 tranquille province
Où l'amour est un bon enfant rangé
Qui ne peut supporter un pli, même si mince!
Aux draps de son lit odeur d'oranger.
Que tes menus travaux in'émeuvent, ma petite!
Je sais d'où venait le charme inconnu
Qui fit hésiter Faust au seuil de Marguerite;
Gretchen tricotait un bas ingénu.
*
* *
Chère, ne boude pas; je raille, mais je t'aime.
Chère, pourquoi pleurer, et tout bas m'accuser?
Mes baisers te font belle, et ce sourire niômc.
Ce sourire moqueur qui le semble un blasphème.
Prend en allant vers toi la forme d'un baiser...
A Mil 1892.
PARIS
Il fait un vrai temps de Paris.
Le 11 olloir luit sous le ciel gris ;
Somnolente tombe la pluie.
Et je m'ennuie...
En moi se moud tout seul un air,
Bote et bon comme une habitude;
Et mon âme est la platitude
Dans le désert.
Mars 1S92.
BANLIEUE
Dans le petit jardin aux fleurs banales
Où s'épanouit un rêve bourgeois.
Où les rocailles ont un air narquois
Tant elles se sentent originales.
Monsieur Paturel, sous un arrosoir,
Inonde à grands flots de vagues pensées.
(Non pas tant que les siennes, de pensées!)
— Heureusement descend le calme soir
BANLIEUE 91
Qui va blesser de langueur toutes choses
Et vêtir de tristesse le jardin.
Et faire rentrer l'arroseur badin
Qui versait son âme ingénue aux roses.
Alors tout redeviendra naturel,
Et les fleurs fleuriront pour elles-mêmes.
Sans subir les admiratifs blasphèmes
Que leur prodiguait monsieur Paturel.
Au dessert, monsieur, attendri lui-même,
Lutinera madame Paturel,
Et lui dira : Florina, je vous aime...
Alors tout redeviendra naturel.
Juin 1892.
LA VRAIE TENTATION
C'est une erreur certaine, encor que séculaire.
Où s'est cristallisé l'amour du populaire
Pour les larges beautés dont on a plein les mains,
De croire que le saint le plus chaste des saints,
Anloine, remordu des vieux désirs infâmes.
Pût être un jour tenté par trois ou quatre femmes
De qui la fermeté des seins dressés n'ait eu
D'égale que la fermeté de sa vertu.
Auloine on son déscil avait perdu l'usage
Du 'lésir même, tant il élail resté sage.
L A V R \ T E T K N T A T I 0 N ()0
Et ses sens dans son âme étaient trop haut montés
Pour en descendre à ces matérialités.
Plusieurs femmes ne lui jclcrcnt pas l'amorce ;
Celle qui l'émut tant fut seule, et dut sa force,
Non pas à la vertu païenne d'un beau corps.
Mais à ses yeux cherchant des yeux miséricords.
Pourtant, elle était belle, elle aussi; mais ses charmes
Liaient voilés de deuil comme ses yeux de larmes.
Ou SCS seins des cheveux sombres qui l'cnlouraient.
Elle était belle, mais surtout elle pleurait.
Dans le fond de ses yeux, des peines inconnues
Nageaient, comme au profond des cieux nagent les nues
Qui versent le soleil ou l'ombre sur les champs ;
Comme un ciel indécis d'avril, ses yeux touchants
S'illuminaient parfois d'une joie étonnée;
Mais dans l'azur du rùvc une nue obstinée
Courait bientôt, l'espoir cncor s'clait caché;
El, loi un bois qui sent l'orage s'approcher
El frissonne déjà dans le soleil oblique,
Ses beaux cils frémissaient, forêt mélancolique,
qA ia. vraik tentation
Elle pleurait! A mots balbutiants, sa voix,
Dans la nuit, s'abaissait et montait, et parfois
Un doux sanglot venait briser sa longue plainte.
Elle disait : « Antoine, ô mon frère, âme sainte.
Je souffre! Toi seul peux consoler mes douleurs...
Seule peut alléger le fardeau de mes pleurs
Ta main pure que tous les soirs un Ange baise !
Car mes larmes sont comme un lourd fardeau qui pèse,
Invisible sous le flot noir de mes cheveux,
A mes seins, frêle, et lourd comme mon deuil... Je veux.
Magicien dont les prières sont les charmes,
Que ta main à jamais m'allège de mes larmes... »
Lentement, elle ouvrit, d'un geste d'impudeur
Qui soudain embauma la chambre d'une odeur
Divine et fit pâlir le Saint qui se dérobe,
L'entre-baîllement tiède et sombre de sa robe.
Ses pleurs doux ruisselaient au bord de ses grands yeux
Sur sa gorge aux replis mouvants et gracieux,
El venaient aboutir, lents, à ses pointes roses.
Gomme un peu de rosée aux boutons de deux roses.
LA VRAIE TENTATION <)5
l'nc larme tremblait aux fleurs de chaque sein.
Éperdu, retenant son cœur battant, le Saint
Souleva du regard la chevelure sombre,
El vers les pleurs légers qui pâlissaient dans l'ombre,
Déjoignit lentement les mains qui priaient Dieu.
Or, il était écrit que s'il laissait un peu
S'attarder ses vieux doigts aux frissons des chairs jeunes,
11 succombait. Sa main lasse de très longs jeûnes
Tremblait eu s'avançant vers les beaux seins gémeaux.
Mais, coinmoon cueille un (ruitsans toucher aux rameaux.
L'un après l'autre, il détacha les pleurs d'opale.
Calme, du bout fiévreux de ses doigts, mais très pâle.
Car il livrait naguère un moins rude combat.
Quand, nue, à lui venait la reine de Saba,
Rieuse, ses beaux seins découverts, dans la soie
Des manteaux moins luisants que sa gorge, et la joie
Des sistres et l'odeur de parfums très anciens.
Parmi les encensoirs et les musiciens...
Et les larmes, fondant dans sa main impollue
Mais brûlante, bientôt furent une sombre nue
()6 LA VRAIE TENTATION
Qui grandit et sous qui sinistre, cliâtié
Pour avoir vainement tenlé par la pitié
Le Saint dont n'avaient pu triompher les luxures,
Avec un rire affreux qui semblait des morsures
Au silence, et des cris de rage dans la nuit,
Le tentateur, Satan, vaincu s'évanouit.
AMOURS DÉFUNTES
Te rappelles-tu le petit roman
Que nous avons jadis vécu si tendrement i*
Te rappelles-tu, petite débauchée,
L'aventure d'amour en province ébauchée î*
Te rappelles-tu.
Facile vertu.
Nos billets et nos lettres provinciales
Qui n'avaient rien de celles de Pascal
Et tes : « Ami. ce que nous faisons est bien mal I »
Et nos deux lyres sentimentales
6
98 A M o u n s D É r L N T t; s
Se montant peu à peu au ton J'Anacréon ?
Nous nous amusâmes
A fondre nos âmes
Et ce fut très bon.
Hélas ! lorsque je t'ai revue,
Petite provinciale égarée à Paris,
Lorsque parmi le fracas de la rue,
Nous cherchâmes à rappeler en nos esprits
L'amour disparue
Au tournant du souvenir,
Telle une jupe inconnue
Fuit au coin de l'avenue,
Nous n'y pûmes parvenir.
Tu n'avais plus ce petit air pudique
De pensionnaire en ruplui'e de couvent
Qui donnait un tel charme piquant, bien souvent,
A ton ardeur rien moins que platonique.
Il te manquait, portrait échappé de ton cadre.
Tout ce qui revêtait nos amours de candeur,
Que sais-je ? le snl^n plein d'une douce odeur.
AMOURS DÉFUNTES 99
Meublé (jadis !) avec une élégance ladre.
Les robes à l'avant-dernière mode.
Fleurant bon la lavande de ta commode,
Et ta prestesse d'écureuil,
Et tes chapeaux de vierge abritant tes coups d'œil,
Et ce petit air sournois
En me donnant le bout de tes doigts,
Alors que deux minutes après
Tu m'ouvrais
Tout grands les deux bras,
Ton cœur et le reste !
Paris avait changé la courbe de tes gestes;
Tu me tendis la main et tu me regardas
Avec cet air franc
Si indifférent
Qu'ont les petites vierges d'ici...
Aussi,
Apres avoir vainement essayé
De ranimer, le soir, à petits coups de pied
Sous la table.
AMOURS DKKUNTES
Le corps défunt de notre amou-r si lamentable,
Nous y renonçâmes tout à fait
Avec un ensemble parfait.
Paris aura tué nos amours de province.
Leur vie était trop fragile et trop mince
Pour résister à l'air des boulevards...
Ramassons-en les souvenirs épars
Et faisons-leur au profond de nous-mêmes
Une tombe secrète avec des chrysanthèmes
Et quelques fleurs de cyclamen.
Amen 1
Juin 1892.
VEILLÉE
Au bord du lit ombreux laissant rêver un bras.
L'autre ployé parmi tes tresses dénouées.
Tu dors sans doute, ouvrant tes lèvres enjouées
Pour sourire plus tôt quand tu t'éveilleras.
Pensers d'amour, volez vers sa couche embaumée.
Et caressez pour moi ses lèvres et ses yeux :
Puis revenez, chargés du butin précieux
Que vous aurez conquis au sommeil de l'aimée.
103
Des baisers qu'elle vous rendra sans le savoli
Mais n'attardez pas trop votre caresse amie,
Ne volez point parmi le grand silence noir ;
Un bruit d'aile pourrait éveiller l'endormie.
AUTOMNES
A L'AUTOMNE
Heure où l'Année en deuil, près des heures Gnales,
Revit son passé vaste et ses métamorphoses.
Et mêle en ses grands vents, faits des soupirs des choses.
Les brises des étés aux bises hivernales ;
Doux Automne, saison des sanglots et des râles.
Saison dos ciels nacrés et blancs comme tes roses.
Rose morte que le vent froid des' jours moroses
Effeuille lentement en ciels toujours plus pâles ;
ïoG
A L AUTOMNE
C'est à toi que revient notre amour monotone,
O notre sœur, saison de nos âmes. Automne,
Tristesse d'or, sourire en pleurs, joie exilée !
Ton ciel tiède où la brume implacable s'élève,
IN "est-ce notre âme ardente encor, déjà voilée
Par tous nos pleurs fondus aux brouillards lents du Rêve?
C'EST LE SILENCE DE L'AUTOMNE
C'est le silence de l'Automne
Où vibre un soleil monotone
Dans la profondeur des cieux blancs..
Voici qu'à l'approche du givre
Les grands bois s'arrêtent de vivie,
Et retiennent leurs cœurs tremblants
Vois, le ciel vibre monotone.
C'est le silence de l'Automne.
io8 c'est le silence de l'automne
U l'orèt! qu'ils sont loin les oiseaux d'autrefois
Et les murmures d'or des guêpes dans les bois !
Adieu, la vie immense et folle qui bourdonne!
... Entends, dans cette paix qui comme toi frissonne
Combien s'est ralenti le coeur fougueux des bois,
Et comme il bat à coups dolents et monotones
Dans le silence de l'Automne...
Mars 1892.
SUR DES OISEAUX. UN SOIR D'AUTOMNE
Sur l'eau paie et plate où luit le ciel gris,
Tournent lentement avec de longs cris
Les oiseaux de deuil qui portent mon cœur
Sur leurs grandes ailes.
Vols bleus de ramiers, vols noirs d'hirondelles
Qui vont le berçant parmi la langueur.
Parmi la langueur des choses d'automne
El ie soleil pâle et la brunie atone,
7
IIO SUR DES OISEAUX, UN SOIR D AUTOMNE
Et l'odeur de l'eau que le vent balance
Avec leurs longs cris,
Dans le crépuscule et dans le silence,
Sur l'eau pâle et plate où luit le ciel gris.
0 vols des ramiers et des hirondelles !
Qu'ils sont doux, vos lents balancements d'ailes.
Dans le soir d'octobre où meurent les roses
Comme des désirs.
Dans l'air plein de brume où meurent les choses.
Dans les vents pareils à de grands soupirs !
Parfois tombe, au gré du vent qui la cueille
Comme un oiseau mort, une pâle feuille...
Je crois voir dans l'air mes espoirs défunts
Ivres de langueur
Tournoyer parmi les derniers parfums
Avec les oiseaux qui portent mon cœur, . .
Octobre 1896.
SOLEIL COUCHANT
L'horizon a frémi des premières pâleurs.
Comme un calme visage en qui montent les pleurs;
Et dans l'été doré, plein d'ailes et de voix,
Le grand vent qui s'enfuit sonore au lond des bois
Et change toute feuille en un cœur qui s'étonne,
A soufflé tout à coup l'angoisse de l'automne.
Et las et défaillant comme le blanc soleil
Que l'horizon dissout dans le brouillard vermeil.
SOL F, IL COUCHANT
Au murmure furtif des feuilles envolées
Qui caressent le sable humide des allées.
Avec de légers bruits plus doux que des soupirs.
Frôlé par les oiseaux et par les souvenirs,
Pauvre chagrin perdu dans la mélancolie
Immense, tel qu'un cœur dans un cœur qui l'oublie,
J'écoute s'abaisser comme un thrène incertain
Et monter tour à tour le silence lointain;
J'écoute aux bruits du soir, au chant voilé des cloches
Qui sonnent dans les bleus vallons, aux hameaux proches,
Doucement s'alentir les battements de cœur
De l'été défaillant, de l'été qui se meurt,
Et pénétrer en moi, d'un frisson monotone.
Le délire lucide et glacé de l'Automne.
LES SOUVENIRS
La langueur de la brume enveloppe les bols.
Et le murmure des feuilles mortes achève
En tournoyant au vent d'automne le long rêve
Qu'elles berçaient joyeux aux brises d'autrefois !
Au loin l'allée en deuil se voile de sa fuite.
Comme ces voyageurs qui détournent les yeux,
El dont l'angoisse trop proche des pleurs évite
Les regards fascinants qu'emplissent les adieux.
Il4 l'IîS SOUVENIRS
Ces grands arbres penchés là-bas sur l'étang morne.
Comme un visage en pleurs sur un miroir terni.
Berçaient en eux l'azur comme un rêve infini...
0 rêves dont la brume ou la vie est la borne !
Des pauvres vont glanant leurs misérables feux.
Tout l'été va renaître aux flammes hivernales...*
Ainsi mon triste cœur pour les heures finales
Glane les souvenirs de ses étés joyeux
Qui dans son noir ennui jetteront de grands feux!
Mai 1892.
CLOCHES D'AUTOMNE
Des cloches, de lointaines cloches,
Dans le grand crépuscule immobile d'Automne
Eveillent un frisson sonore et monotone.
Des cloches, de lointaines cloches.
Bercent sur l'horizon leur plainte qui s'étonne.
Baissant soudain la voix comme pour des reproches.
Souviens-toi des matins où chantaient les clochers.
Et des longs soirs d'octobre assoupis de langueur
Où le vent qui fait les feuilles se détacher
Avec des bruits pareils au battement d'un cœur.
<i6 CLOciir s d'automne
Soudain apporte en le silence un cliant de cloches...
Souviens-toi de ces jours si lointains et si proches
Où l'espoir te berçait de mystérieux chants.
Quand s'épandaient, comme des larmes retenues.
Les voix des cloches claires ou sombres comme les nues
Qui versent le soleil et l'ombre sur les champs...
Souviens-toi, souviens-toi des matins de dimanche
Où ton âme était grave et fièrc et toute blanche...
Les clochers bourdonnaient comme un essaim d'abeilles,
Et les cloches comme une plainte qui s'éveille
Et s'endort et renaît plus forte, sursautaient,
Et se lamentaient doucement, et sanglotaient...
Et leurs voix sur les vents passaient comme de grandes ondes
Qui noyaient les forets pi'ofondcs
Et caressaient les plus secrètes fleurs,
El comme des flots chargés de sanglots allaient se briser
Par les hameaux en joie et les champs apaisés
Aux grèves murmurantes de tons les cœurs...
CLOCHES D AUTOMNE
Ces jours si lointaine el si j)ioclios
Ces jours qu'ont évoqués les cloches
Du fond du passé sombre où s'endorment les jours.
Ces jours si lointains et si proches
Ont-ils fui pour toujours ?
0 passé ! Souvenir doux-amer ! ô regret !
Reviendrez- vous, matins des divines tristesses?
Le chant a-t-il menti des cloches prophétesses?
L'espoir qui me parlait en leur voix fut-il vrai ?
Ou bien, comme ce soir en écoutant les cloches
Dois-je pleurer toujours.
En écoutant chanter, longs sanglots, doux reproches.
Au fond des soirs, du fond des jours.
Les cloches incertaines.
Les cloches
Lointaines...
Novembre 1802.
SOUPIRS
SOUPIR
Qu'avez-voiis vu. mes yciix. de si mélancolique.
Là-bas, à l'horizon des saints jours de jadis,
Pour pleurer dans ce doux matin de bucolique
Où le printemps s'élève en parfum des grands lys?
Il rôde du soleil sous les feuilles lustrées
Qui caressent les eaux de leur reflet mouvant,
El le souffle léger et balancé du vent
Endort au fond des fleurs les guêpes enivrées.
122 SOUPIR
11 serait doux de croire au bonheur, ô mon âme,
Et que par ce jour clair tout notre espoir renaisse.
Mais elle est morte en moi la foi de la Jeunesse,
Et le renoncement infini me réclame.
Larmes, tombez, coulez sur ma joue, aussi douces
Qu'une tiède caresse aux beaux soirs de l'Amour !
L'espoir est mort pour nous, d'autres auront leur jour,
Un soufiQe frais tressaille au vert des jeunes pousses...
Larmes, tombez, coulez sur ma joue, ohl si douces 1
J'AI TROP PLEURÉ
J'ai trop pleuré jadis pour des peines légères I
Mes Douleurs aujourd'hui me sont des étrangères...
Elles ont beau parler à mots mystérieux
Et m'appeler dans l'ombre avec leurs voix légères ;
Pour elles je n'ai plus de larmes dans les yeux.
Mes Douleurs aujourd'hui me sont des inconnues;
Passantes du chemin qu'on eût peut-être aimées.
Mais qu'on n'attendait plus quand elles sont venues.
Et qui s'en vont là-bas comme des inconnues,
Parce qu'il est trop tard, les âmes sont fermées...
LE SILENCE DE L'EAU
Le grand jet d'eau qui sanglotait
Nuit et jour, âme inconsolée.
Sous la voûte à demi croulée,
Est mort cette nuit et se tait ,
Et le vent fou qui l'insultait.
Et chassait sa gerbe envolée.
Mêle les feuilles de l'allée
A son silence qui chantait. .
I.C SII.EXCK DE L EAU
Mais sa tristesse suivit toute ;
Tandis qu'autrefois goutte à goutte
Tressaillait l'écho de la voûte,
Maintenant l'eau qui remuait
Semble un lac de pleurs sourds... Écoule
Il y rude un sanglot muet.
COR AU CRÉPUSCULE
Une phalène rôde et glisse veloutée
Dans l'odorant silence où meurent une à une
Les suprêmes rumeurs de cette heure enchantée;
Les jardins de la nuit éclosent sous la lune.
Au loin s'éplore un son de cor, dans les ramures;
C'est une âme, on dirait, qui rêve sous les chênes.
Les notes, tour à tour lointaines ou prochaines.
Semblent de grands aveux qui meurent en murmures.
COR AU CRÉPUSCULE 12'J
Le son lointain du cor est lumineux ou sombre,
Éclate ou meurt, chant clair ou rumeurs cloufiees.
Selon que le joueur mystérieux de l'ombre
Se tourne vers la plaine ou les bois, par bouiïées...
Et dans le soir d'azur semé d'étoiles calmes
Qui pleurent sur nos fronts de longues larmes blanches.
Ce cor mélancolique et douteux sous les branches.
C'est notre j'uue qui dit ses grands désespoirs calmes.
APAISEMENT
Toute ma peine a fui comme un pas sur la mousse.
Mon Dieu, vous avez fait la vie étrange et douce.
Autrefois j'ai souffert, autrefois j'ai pleuré,
Je ne me soTiviens plus que d'avoir adoré.
Seul à minuit parmi la chambre solitaire
Et froide. 0 lassitude, ô tristesse, ô douceur!
APAISEMENT 1 2Q
L'ombre pose à mon front ses mains fraîches de sœur,
L'horloge bat sans fin, cœur qui ne peut se taire.
J'aimais jadis; jadis j'ai soufTert, j'ai pleuré;
Je ne me souviens plus que d'avoir adoré.
Les passions d'antan s'eiïeuillent jour à jour.
C'est l'Automne en mon cœur après les tristes Mais.
J'ai cru hair pour tous les chagrins qu'on m'a falls.
Voici : je ne suis plus qu'indulgence et qu'amour.
Toute ma peine a fui comme un pas sur la mousse.
J'ai tu mes cris d'angoisse et le nom que j'aimais.
Mes pleurs s'en sont allés de mes yeux à jamais.
Mon Dieu, vous avez fait la vie étrange et douce.
On vit! on avait cru qu'on mourrait... Et l'on vit!
C'est l'éternel miracle et l'infini mystère.
l3o APAISEMENT
On est calme et l'on prie en la nuit solitaire.
Et le monde est lointain, pacifique et ravi.
Mon Dieu, vous avez fait la vie étrange et douce.
Toute ma peine a fui comme un pas sur la mousse.
Autrefois j'ai souffert, autrefois j'ai pleuré.
Je ne me souviens plus que d'avoir adoré.
RÊVE
RÊVE
Ces beaux jours de printemps subtil où, dans l'air frais,
La brise joue autour de nos jeunes visages.
Et berce le soleil sur les clairs paysages.
Et le ciel bleu parmi les branches des forêts.
On rêve de baisers, de maisons dans les bols,
D'ailes, de clairs ruisseaux, de soleil sur les mousses
De choses de mystère enfantines et douces,
De princesses dormant aux châteaux d'autrefois.
8
i3^
On rêve de beaux jours sans soirs, de pays doux
Où ce serait matin toujours. Avril sans trêve;
Et voici, mon enfant rêveuse, le beau rêve
Qu'en ce jour de printemps si clair j'ai fait de nous.
Nous serions seuls, tous deux, au fond d'un vieux château,
Dans un parc murmurant de fontaines et d'arbres;
Le soleil sous les bois ferait vivre des marbres.
Des gazons ondoieraient aux pentes d'un coteau.
Ce serait par un jour doux comme celui-ci,
Un jour de Mars ailé de nuages rapides ;
La lumière rirait aux horizons limpides.
Sur les gazons fleuris de sauge et de souci.
Nous voudrions, lassés des grands feux de l'hiver,
Qui jour et nuit auraient flambe dès les Novembres,
Nous échapper enfin de la tiédeur des chambres
Pour sentir sur nos fronts la nouveauté de l'air.
Alors nous sortirions nu-lclc du château
Où nous aurions, riant au dernier feu des àtres,
Bu d'un vin rose et doux qui nous ferait folâtres
En mangeant du pain bis, des noix et du gâteau.
Et vaguement grisés, trébuchants, un peu fous,
Nous serions éblouis par la grande lumière.
L'air profond n'aurait plus sa pâleur coutumière
Et tiédirait, plein d'un grand frisson vague et doux.
Et nous descendrions les degrés des perrons.
Les vieux degrés tremblants sous notre jeune course.
Et nous irions tremper dans les eaux de la source
Nos mains élargissant le reflet de nos fronts ;
Nous nous étonnerions de ses bords de roseau,
Des noirs bassins taisant leur onde léthargique.
Et, comme le héros dans la forêt magique.
Le front levé, nous écouterions un oiseau.
30
Et ce serait soudain que nous aurions vingt ans,
Et nous enlacerions nos doigts tremblants de fièvres,
La bouche sèche, un goût de baisers sur les lèvres.
Et nous défaillirions dans nos bras, haletants.
Et ce serait aussi que le tiède printemps,
Pendant que nous rêvions frileux près des feux roses.
Serait venu secrètement changer les choses.
Et ce serait que le parfum lointain des roses
Emplirait le silence et les cieux éclatants.
VOYAGES
VOYAGES
Ce ciel léger de Mars aux nuages rapides,
Blancs comme si la neige hivernale y flottait.
Ce ciel ma fait rêver infiniment. C'était
Un rêve qui s'en va dans les azurs limpides,
Un rêve voyageur, léger, aérien.
Qu'on sent qui fuit d'une aile inlassable et muette.
Dans la profondeur calme et bleue où le poète
A bâti de tous temps ses bonheurs faits de rien.
l40 VOYAGES
J'étais triste ; mon âme était toute transie
Au souvenir glacé des neiges de l'hiver...
Et sombre, comme un jour de Décembre couvert.
Ce ciel d'azur m'a fait, dans l'âme, une cclaircie.
Et j'ai rêvé, joyeux, de voyages lointains.
De vagues, de vaisseaux prenant le large, d'ailes.
Tandis qu'au ciel comme de blanches caravelles
Les nuages glissaient sur les vents incertains.
*
* *
La frégate fuirait avec le vent en poupe.
Traînant un long sillage ailé de goélands.
Et les dauphins luisants et les poissons volants
Nous suivraient, dans l'écume et l'eau verte, par troupe.
La mer serait d'azur et d'or aux clairs matins.
Et glauque sous les ciels violets des tempêtes
Et rose dans les soirs vermeils comme des fêtes
Et de pourpre et de sang sous les couchants éteints.
A' O T A r. E s I ^1 I
Des pays lumineux dans l'aurore éclatante
Au loin nous souriraient d'un rivage doré;
Mais nous fuirions, le cœur par le vide attire.
Toujours, vers l'inconnu sublime qui nous lente.
La proue aux longs élans ferait fumer les mers,
Et fendrait à l'avant comme une verle soie
Les flots harmonieux pleins de vie et de joie
Qui jailliraient sur nous en diamants amers.
En vain de calmes ports tendraient vers nous leurs digues
Comme des bras de pierre hospitaliers et doux;
Nous passerions loin d'eux, fiers enfants, héros fous,
Ne sachant pas la peur et domptant les fatigues.
Toujours nous plongerions vers l'horizon lointain.
Suivant dans ses hasards la brise aventurière.
Rapides, et laissant chaque soir à l'arrière
L'horizon qui semblait infini le matin
l/|3 CIEL DE MARS
Un jour, non pas lassés du voyage éternel,
Mais curieux enfin d'une rive surgie.
Pour connaître son rêve et tenter sa magie
Nous irions nous bercer sur un port maternel.
Les vagues, à l'abri du môle, ensommeillées
Clapoteraient, enfin douces aux matelots;
Et la nef dormirait paisible sur les Hols
Comme un grand albatros aux ailes repliées...
MUSIQUE
LA MUSIQUE
La Musique aujourd'hui pourrait dire
Ce que j'ai dans le cœur de tristesse;
C'est un chant qui s'élève et s'abaisse.
C'est le thrène au lointain d'une lyre ;
Un refrain au retour monotone
Et si doux qu'on dirait du bonheur,
Mais on vient se briser en mineur
Un arpège éploré qui s'étonne.
1^6 LA MUSIQUE
O doux mal d'un destin ennemi !
Ma tristesse est toujours autre chose...
Elle est tout ce qui souiïre et qui n'ose.
Tout ce qui n'est en pleurs qu'à demi.
Un chagrin qui voudrait s'assoupir.
Un frisson qui fait mal et qui charme.
Un sourire en qui glisse une larme,
Un sanglot qui finit en soupir. . .
C'est un rêve indécis et lucide
Où l'on parle à quelqu'un d'en allé;
Un départ à pas lents d'exilé
Qui s'en va déchiré mais placide ;
Les sanglots, les soupirs d'un enfant
Que sa mère a calmé d'un baiser.
Et qui pleure encor mal apaisé
De son doux grand chagrin étouiïant...
Octobre 1896.
MUSIQUE LOINTAINE
Il fait sombre et froid, et la pluie,
Sans bruit comme un chagrin sans cris.
Bruine sur les arbres gris
Qu'une brise fiévreuse essuie...
Là-bas, dans le soir pluvieux,
Au fond du grand parc, sous le porche.
Un instrument lointain écorche
De vieux airs qui furent joyeux.
l48 MUSIQUE LOINTAINE
Pauvre instrument plaintif et triste
Qui chante et pleure dans le vent,
Naïf comme une âme d'enfant,
Gomme l'âme d'un vieil artiste...
Des fausses notes plein la voix,
Sous la pluie et le crépuscule,
Chante — ô le doux nom ridicule I -
Un accordéon d'autrefois.
Un accordéon vague, vague.
Pleure comme un enfant puni,
Et dans le mystère infini
Je rêve à sa voix qui divague.
Son chant est pauvre, je le sais,
Mais je pleure presque d'entendre
Cette musique fausse et tendre
Que cahotent les doigts lassés.
MUSIQUE LOINTAIN^: 1^9
Il fait froid, et le cœur se serre
Ainsi qu'un pauvre oiseau frileux.
Il pleut; adieu, coins de ciel bleus!
Il pleut ; on tremble de misère.
Et dans le gris universel.
Cette humble plainte inassouvie
Semble être la voix de la vie
Qui gémit sans fin sous le ciel.
Toute la détresse des choses
Pleure dans ce sanglot heurté.
Toutes leurs tristesses moroses,
Toutes les automnes sans roses.
Toute la douleur sans beauté !
Octobre 1806.
MENUET
La tristesse des menuets
Fait chanter mes désirs muets.
Et je pleure
D'entendre frémir cette voix
Qui vient de si loin, d'aTitrcfois,
Et qui pleure.
Chansons frôles du clavecin.
Notes grêles, fuyant essaim
Qui s'efface,
i5i
Vous ('tes un pastel d'antan
Qui s'anime, rit un instant.
Et s'efiace.
0 chants troublés de pleurs secrets.
Chagrins qui s'ignorent, les vrais.
Pudeur tendre.
Sanglots que l'on cache au départ.
Et qui n'osent s'avouer, par
Orgueil tendre.
Ah ! comme vous broyez les cœurs
De vos airs charmants et moqueurs
Et si tristes!
Menuets à peine entendus,
Sanglots légers, rires fondus,
Baisers tristes ! . . .
Mars 1892.
DE LA FLUTE AU COR
Un cor murmure au fond des bois,
Lointainement ;
Des flûtes, près du lac dormant.
Comme des voix.
Douces, doubles, jasent à peine,
En modulant
Des répons alternés que mène
Un rythme lent.
DE I, A F r, < I T F A l" C O R
L'une grave, l'autre plus claire
Se mêle au cor.
Se ralentit ou s'accélère.
Dans le soir d'or ;
Puis toutes deux croisent parfois
Leurs jeux légers,
Comme sur leurs trous les bergers
Croisent les doigts.
Elles chantent ainsi longtemps.
Au fond du soir,
Leur doux chant double de piiiilomps.
D'aube et d'espoir ;
Puis confondant leur chanson sœur
Qui tremble encore.
Meurent dans l'immense douceur
Du cor sonore...
Et ces deux chants, l'un plus ardent.
L'autre plus doux.
C'est nos âmes se répondant
Du fond de nous;
IJ^ DE LA FI.ÛTE AU COU
C'est d'abord ton âme et la mienne
Chantant à peine.
Et luttant d'abord comme lutte
La double flûte;
C'est ton âme douce de femme,
Et c'est mon âme
Plus sonore et plus triste d'homme
S'unissant comme
S'unissent parmi la rumeur
Du cor éteint
Ces llùljs tendres dont se meurt
L'accord lointain.
Octobre 1806.
LE SILENCE MUSICIEN
Au chant silencieux d'une flûte de marbre
Qui murmure sous les doigts prestes d'un Satyre,
La bouche ouverte en un cri muet de délire,
Dansaient les iEgypans et les Nymphes de marbre.
Et le soleil glissait dans les branches d'un arbre,
Doré comme un murmure aux cordes d'une lyre;
Et, dans l'air calme où la flûte du vent soupire.
Un Faune vaguement riait au pied d'un arbre.
156 LE SILENCE MUSICIEN
Des gazons sombres jaillissait le cri des roses.
Une harmonie était éparse au cœur des choses.
Le silence semblait un chant à bouches closes ;
Le rayon était hymne et les voix étaient flammes,
Et tout était silencieux comme nos âmes.
Et tout était musicien comme nos âmes.
LA TRAVERSÉE
LA TRAVERSÉE
Tu n'aurais jamais cru qu'elle était si déserte,
Quand tu la saluais avec les matelots,
La rive lumineuse au matin découverte,
Surgie en même temps de la nuit et des flots;
La terre que criait le mousse, après des lieues
Sans fin, à la merci d'un courant ignoré.
Et qui semblait jouer au bord des vagues bleues.
Comme entre ciel et mer un sourire doré;
l6o LA TRAVERSÉE
La ville aux toits d'argent empourprés par l'aurore
Et qui s'éveille avec un long murmure ami,
Des bruits traînants sur l'eau dans le matin sonore,
Et des parfums bercés par le vent endormi;
La rive éblouissante et rose de la Vie,
Que depuis ton essor des pays du néant,
Tu poursuivais, d'une âme inquiète et ravie.
Sur la nef de l'Enfance et l'immense Océan,
Sur l'immense Océan des choses et des êtres,
Sur le navire ayant, insoucieux des flots,
L'Espoir pour capitaine et les Rêves pour « maîtres »
Et les désirs ardents et fous pour matelots 1
* *
Tu n'aurais jamais cru qu'elle était si déserte.
Quand elle t'apparut, quand tu la saluais.
Dcljout sur le tillac, dans l'aube rose et verte,
Parmi les matelots éblouis et muets I
LATR A VERSÉE iGl
Ah! lu t'es laissé prendre à l'éternel sourire
Dont accueille au lointain tous les passant-^ des mers
Ce pays plein de fleurs qu'un vent tiède respire.
Dont les parfums sont doux et les fruits sont amers!...
La brise qui soufHail des golfes et des syrtes
T'apportait par bouflée un frais et mol parfum.
Avec dos oiscaiix bleus tenant des fleurs de myrtes,
(^ul tournoyaient , touchant les vergues, un à un.
Aux doux bruits fraternels des vagues et des palmes.
Le port berçait les mâts dans une gloire d'or ;
Les flammes ondulaient, voilant dans les cicux calmes
L'étoile du matin qui palpitait encor.
Et déjà les grands quais, les places et les rues.
Dans les roses rayons jaillis de l'Orient
Bourdonnaient aux rumeurs des foules accourues
Où des femmes faisaient des signes en riant...
162 LA TRAVEUSÉE
Alors lu regardas la mer, le ciel, l'étoile.
Et la ville joyeuse et l'horizon divîn,
Et beau comme l'Espoir, tu fis cargucr la voile,
Et tu vins à la proue et tu crias :
*
« Enfin !
Enfin ! la rive d'or que nos longues errances
Poursuivaient sur la mer dès les temps oubliés,
La Ville où nous mettions toutes nos espérances,
La voilà donc, devant nos yeux émerveillés !
Salut, toi qui hantais nos cœurs, ville de fête
Que je n'ai jam.ais vue et que je reconnais.
Car l'or de ton ciel est mon rêve, et je t'ai faite.
Mes désirs ont jadis habité tes palais.
Salut, cité ! salut, marins, foule éclatante.
Marchands de fruits, pécheurs portant le lourd chalut.
Vous tous qu'aux jours du long voyage et de l'attente
J'ai vus déjà, vous tous dont j'ai rêvé, salut I
LA TRAVKnSKE
ïC3
O femmes ! nous allons vous adorer sans nombre 1
Nous allons te connaître enfin, ardent Amour,
Dont l'espoir nous faisait pleurer la nuit, dans l'ombre.
Quand nous avions caché nos larmes tout le jour...
Nous allons caresser des seins, baiser des lèvres.
Et nous allons sonder vos infinis, beaux yeux
Dont sous les nuits de juin, le front battant de fièvres,
Nous cherchions le mirage aux étoiles des cieux,
Quand sur le pont, aux bruits alternatifs des voiles
Où le vent tour à tour meurt et renaît, — au ciel
Nous regardions sans fin osciller les étoiles.
Selon le bercement du roulis éternel...
Et nous allons tenter aussi ta lèvre, ô Gloire
Dont la splendeur de l'aube est un présage clair.
Notre nom volera sur l'humaine mémoire
Comme un grand alcyon sur les flots de la nier.
iGA LA TnAVERSÉE
Le vent qui vient de toi, rivage en fleurs, m'enivre.
Fabuleuse Atlantide, éblouissante Hellas !
Après avoir tant espéré nous allons vivre 1
Et nous saurons la Joie après le Rêve ! »
— Hélas!
Oclobru 1896.
SONNETS
SONNETS LIBRES
APPAREILLAGE
Le flot clapote, un homme auprès de nous chantonne;
Des voiles passent comme un vol d'oiseaux blessés.
0 phare, ô port ! demain nous vous aurons laissés
Derrière nous, fuyant sous la mer qui moutonne...
Vois déjà près du môle, au soleil froid d'automne,
Notre vaisseau halé par les haleurs lassés ;
Ils tirent pas à pas, et leurs chants cadencés
Font un thrène d'adieux lointain et monotone...
APPAREILLAGE
1G7
Car tout déjà parle d'adieux ! Des matelots
Dans les vergues, bercés sur le péril des flots,
Hissent la voile avec un cri mélancolique ;
El triste comme les adieux, de toute part
Flotte dans l'air humide et le soleil oblique
Le vent qui gonflera nos voiles, au départ !
Octobre '1894.
SOIU
'ibut se tait, le vent meurt, l'ombre endort la feuillée.
Il fait si calme qu'on dirait qu'il pleut dans l'air
De la monotonie et du silence, au clair
De la lune qui vient bleuir l'herbe mouillée.
Le couchant pourpre semble une rose elTeuilIce
En nuages; l'un d'eux, plus éclatant, a l'air
Envolé du soleil comme un pétale clair.
Dans l'azur la prciniôro étoile est cvcillce.
iGg
Et le frémissement du silence infini
— La lune monte lentement au ciel jauni —
Fait là-bas le murmure incessant d'une eau vive...
Rien ne bouge pourtant, le lac noir tait ses eaux ;
Parfois à peine, en l'ombre où dorment les oiseaux,
La brise espiègle agile une feuille et s'esquive.
10
MÉDITATION
Je fus un enfant Iriste et doux, rêvant, le soir,
A des matins dorés vécus là-bas, jadis;
Et leur clarté mourait en mes yeux agrandis.
Comme un soleil d'avril au profond d'un miroir.
Et j'ai connu le rêve et j'ai connu l'espoir,
El mon aube espéra d'étincelants midis;
Et déjà je sentais sombrer les Paradis
Où naguère j'avais vécu sans le savoir.
MÉDITATION l"]!'
Le Rêve a fui. L'Espoir fut un chagrin léger.
Et ma ferveur vers un grand bonheur, calme et lente.
Fut bientôt une triste et morne et sombre altenle,
Une attente fiévreuse où le seul étranger
Fut le Regret qui vint un soir dans ma demeure.
Et bientôt, et bientôt il faudra que je meure...
TRISTESSE D'AVRIL
Comme un parfum enclos au secret de leurs plis.
Les fleurs ont exhalé l'Avril de leurs calices,
El la brise plus lente aspire les délices
Des roses, des muguets, des lilas et des lys.
Après tant do printemps effeuillés, les lilas
N'ont pas une des fleurs de leurs grappes pâlie;
Rien, ni même le poids des Mais anciens, ne plie
Le beau jet orgueilleux des grands lys jamais las.
TRISTESSE D AVRIL
173
Sans trêve, encor, toujours, bercé d'un soufTle immense
Le monde à chaque Avril, patient, recommence.
Et tout est jeune ainsi qu'à la première aurore;
Seul, un adolescent erre triste et s'étonne.
Parmi les fleurs dont le parfum l'enivre encore.
De respirer dans l'air le printemps monotonr.
U.Ù 1894.
10.
SURSAUT D'ESPOIR
O Rêve, ton eau morte, où, dans l'ombre des soirs.
Nos blancs Espoirs penchés contemplaient leurs pâleurs,
Déjà les attirait perfide aux profondeurs, v
Quand le vent de la mer souffla sur tes miroirs I
Tristesse, le parfum trop doux de tes lys noirs
Fermait leurs yeux, séchait leurs lèvres sans couleurs;
Mais le vent a fané le parfum de tes fleurs.
Avant qu'aient eu le temps de mourir nos Espoirs.
SURSAUT d'espoir lyS
Le sounic de la vie héroïque et des flots
A Iravcrsc le lonrd sommeil des jardins clos.
Et nous voici debout, pleins d'orgueils inconnus !
Foulons le dur chemin à nos pieds blancs oflert.
Et, comme on marque un front servile avec le fer,
Marquons-en la poussière avec nos talons nus !
Novembre 1894.
V
L'ATTENTE
Par l'escalier miné qui crie et qui s'affaisse,
L'Espoir monte à la tour de l'Ame à pas pesants...
« — C'est la même eau stagnante oii se rongent les ans,
C'est le même horizon de lacs et de tristesse !
— Mon frère, avez-vous vu sur la plaine où s'abaisse
Le lent soleil parmi les marais miroitants.
Dans l'air rouge qui tremble au-dessus des étangs.
Surgir un noir cheval que son cavalier presse?
L ATTESTE
//
— Hélas! je ne vois rien sur la plaine d'ennui
Que la face chagrine et sombre de la nuit
Se pencher plus près d'heure en heure sur l'eau morte;
Rien ; l'espace tremblant de fièvre, sans nul bruit
Qu'en bas le vent qui pleure et fait gémir la porte,
Gomme quelqu un, quclcju un qui la pousse et s'enfuit..
Uai IS04.
NVPTIJE
Pareils aux grands Amants des légendes antiques,
Nous avions fiancé nos âmes près des vagues.
Et ses yeux agrandis et l'éclair de ses bagues
•Luisaient dans l'ombre avec des clartés magnétiques.
Et nos baisers, parmi les choses éternelles.
Se changeaient en serments sur nos lèvres unies...
El le vent et la mer. profondes harmonies,
Faisaient tonner pour nous leurs orgues solennelles..
170
Parfois, à nos serments attendris et pieux
Nous montrions du doigt l'éternité des cieux,
Dont les flots noirs berçaient le lumineux prestige;
Quand soudain une étoile aux voûtes de l'ëthcr,
Ivre d'espace et d'ombre, et prise de vertige.
Se détacha du ciel et tomba dans la mer...
PORTRAIT DE FEMME
Parmi l'humide éclat des larmes toujours proches
Que sa fierté sereine arrête à ses grands cils,
Elle regarde fuir vers les lointains subtils
Le vent qui fait chanter les pins parmi les roches.
Dans 1 air sombre a passé la tristesse des cloches
Mêlée à l'odeur douce-amère des myrtils ;
Elle a ces yeux voilés que font les longs exils
Où luit parfois l'éclair douloureux des reproches.
rOUTn.VIT Di: FEMME l8l
Et le vent doux, l'odeur triste, le loialain bleu
Tout lui paraît entrer en elle pou à peu
Et devenir son rêve et sa mélancolie,
Tandis que l'horizon brumeux et las de ficNros
Imite la langueur de son amc, et se plie
Selon la ligne altière et tendre de ses lèvres.
No.c.i.liro iii;ii
LES MIROIRS
Dans la chambre où les murs tressaillent et s'animent
Sous l'angoisse qui monte avec l'ombre des soirs.
Le ciel et le regard aveugle des miroirs
L'un dans l'autre, au long bruit du silence, s'abiincnt.
L'ombre, ainsi qu'une haleine invisible, a terni
Le ciel plus sombre au tain des glaces plus profondes
Toujours cieux et miroirs, comme deux vastes mondes,
S'interrogent du fond de leur double infini.
LKS MIROinS
Debout! Il faut traîner ailleurs notre âme lasse!
Ah! ne voir qu'un reflet lointain de ce qui passe.
Kl contempler sans trêve à la j)àlcur des soirs,
Dans l'immobilité que seul parfois dérange
Un sursaut de terreur devant la vie étrange,
Le mystère du ciel que sondent les miroirs !
LANGUEUR DE L'AUBE
Les étoiles ont lui sur l'eau noire et profonde;
Le jour naît, comme un doux regard de pleurs voilé;
Un grand cygne qui parle au silence de l'onde
Mêle à la pâle brume un sanglot désolé.
C est la langueur de l'aube où les yeux pleins de rêve
Pleurent d'ouvrir au jour leur mensonge vermeil.
Où l'âme résignée et lente se soulève
Comme un voyageur las qui part plein de sommeil.
LANCUKUR DF l'aLDE i85
0 langueur infinie ! ô verligc de vivre !
Le vent sur les flots glisse et de brume s'enivre,
El sa caresse fait les yeux s'emplir de pleurs;
Et voici que par un mysliquc et tendre charme,
A l'Orient noyé de pluie et de pâleurs.
Un soleil irisé jaillit comme une larme !
Novembre 1S94.
TON AME ÉTAIT...
Ton âme était un lac souterrain, dans le noir
Éternel et les sourds silences de la terre,
Un lac depuis toujours funèbre et solitaire.
Sans reflets sous les nuits que nul œil n'a pu voir.
A peine, comme un vaste et frissonnant miroir.
Il ondulait parfois aux gouttes de mystère
Que les piliers perdus dans l'ombre délétère
Pleuraient sur l'eau sonore en un long désespoir.
TON AMF, KTAIT. ..
Et mol je suis venu, portant la rouge torche
De l'amour, c' depuis je reste sous le porche.
Dans l'ombre où le vent froid fait vaciller la flamme.
Pour ouïr ta douleur sangloter goutte à goutte.
Dans le scintillement et l'écho de la voûte.
Sur le irrand lac sanglant et moire de ton àuie.
L'ANTIQUE LASSITUDE
L'anlique Lassitude et l'antique Tristesse
Heurtent en moi ce soir avec leurs douces mains;
Tous les pèlerins las qui pleurent aux chemins
Auront encor ce soir mon âme pour hôtesse!
L'anlique Lassitude et l'antique Tristesse
Ont encor sur mes yeux posé leurs douces mains.
Je ne vois plus, le sort obscur des lendcm.iins
N'a plus que la Doulcui d'anlan pour propliclcssc
l'antique lassitude l8f)
Mon âme, doux miroir que d un geste lassé
Lève a mes yeux la main de la Mélancolie,
L'avenir est en toi sombre comme un passé;
Pourtant j'ai devant moi cru voir surgir l'Espoir;
Mais c'était le Regret dont la face pâlie
Se penchait par-dessus mon épaule au miroir.
Novembre 1894.
PRINTEMPS
Je ne veux que rêver tout ce jour de printemps 1
Et dans le ciel tiédi de brises inconnues,
Et dans mon âme ouverte aux souffles palpitants.
Je veux voir fuir l'hiver avec les grands nues!
Qui l'eût dit, que l'année attendait le printemps?
Les sous-bois étaient noirs sous les ramures nues.
Les brumes sourdement pleuraient sur les étangs.
Le matin argenté givrait les avenues.
P R I N T K M P s
191
... Voici s'ouvrir an ciel des clairières d'azur,
Soudain, et que les bois attiédis, au -vent pur
Bruissent, pleins d'oiseaux, d'attentes et de rêves;
Et voici que ce cœur qui se croyait fermé
S'ouvre encore... Oh ! respire en ce .soufïle embaume
L'odeur et le murmure indéfini des sèves I
BEAUX JOURS D'OCÏOCUE
En CCS jours clairs l'Automne au rêve nous exhorte;
On prendrait son adieu pour l'éveil d'un printemps,
Si le bruit et le vol blessé des feuilles mortes
Imitaient les chansons et les ailes d'anlan.
Mais en vain nous rêvons d'Avril ! voici les temps
Où 1 àprc bise aura les neiges pour escorte.
Les cygnes noirs n'ont pas encor quitte l'étang,
Mais déjà le grand vent d'hiver sanglote aux portes.
B i: A U X .T O U R s D ' O C T O 13 II E 1 y3
Ainsi scniblf pailois si douce la Irislessc
Qu'o'.i la prendrait pour du bonheur, si, par moments,
ricin de cris et chargé de larmes prophctcsses,
Un vent mystérieux ne soufflait brusquement
Une a:ij^ois>e infinie cl de proches lounncnls
Dans l'Aulomnc doré des sereines Tiislcsscs.
L'ENNUI
Ennui, serein Ennui, Maître des sorls humains.
Dédaigneux de la joie innocente aux jeux mièvres.
0 toi qui, comme un père économe, nous sèvres
Des plus naïfs plaisirs qui sont devant nos mains;
Eternel voyageur qui sur tous les chemins
Fais route à nos côtes sans desserrer les lèvres.
Et sans jamais scruter de tes yeux pleins de fièvres
La route où marcheront les pas des lendemains;
195
Souvent, noir compagnon muet, tu t'es assis
A la table où j'accoude en pleurs ma somnolence,
Sans gestes sur le soir, grand fantôme indécis;
Mais tu m'as regardé longuement en silence.
Et penché comme un fou sur leur fixe clarté.
J'ai lu dans les yeux froids toute la vérité,
A VERLAINE
Verlaine, clair de lune odorant des jardins,
Sanglots fous des jets d'eau pleurant dans la nuit vainc.
Femmes sur les vieux bancs, parfums frais de verveine.
Rires et longs baisers après les fiers dédains:
Douce plaine de France où les soleils divins
Mûrissent, lents, les blés et les raisins, ô plaine
D'où s'en viendront, à plein cellier, à huche pleine.
Les pains simples et bons et la gaîté des vins.
A V i: r. i> A 1 N E 1 97
Oh ! le pain fui la chair et le vin fut le sang
De Celui que la croix a tordu gémissant
Pour nos péchés, pour nos baisers, ô bien-aimée...
Derrière les coteaux, écoute, au loin appelle.
Vers le parc plein d'amants rêveurs sous la raméC;
Une cloche au son clair de pclllc cluipcllc...
LE TOMBEAU DE BAUDELAIRE
Qu'on dresse un grand tombeau, près des flots, dans les soirs,
Sur un cratère éteint où se taisent les nids,
Avec des jets de lave et des blocs de granits
Et des piliers tordus comme des désespoirs !
Aux quatre pans du marbre et du porphyre noirs,
Pour mirer l'Océan et le Ciel infinis,
Que l'on incruste, aux pleurs des froids embruns ternis
Des miroirs, de profonds miroirs, de grands miroirs!
LE TOMBKAU DE BAUDELAIRE IQQ
Arbuste glorieux et fatal, jaillissant
En rameaux verts fleuris de pétales de sang
Du sol où gronde encore une antique colère.
Laurier du mal, laurier vénéneux et plus hoau,
Qu'un laurier-rose ombrage à jamais le tombeau
Où pourra dormir l'àme enfin de Baudelaire.
LA MORT
« Au Ibad de rinconnu pour trouver du nouveau. »
BAUDELAIRE.
LA MORT
Voyogonr, lu vécus sur la lerrc de Rèvc,
Gomme tous, ballotte du regret à rcnnui!
Et le vent de ton soir va fraîchir sur la grève.
Et bientôt va descendre en toi la grande nuit...
Ah! qu'il mentait, l'accueil de ses rives joyeuses!
Et leur lointain Avril, comme il fut suborneur.
Et comme il t'a trompé de ses fleiirs merveilleuses
Où ne mûrit jamais l'Automne du bonheur!
•204 LA MOr.T
Lorsque tu débarquas sur les plages fleuries
Qui soufflaient vers ta nel leurs parfums dans les vents.
Aux ronces des bulssofis tes mains se sont meurtries,
Et tu t'es enlisé dans les sables mouvants.
i)e jîrcs, les champs de pourpre étaient d'âpres bruyères.
Les grèves d'or, du sable où jaunit le genêt;
Les galets d'émeraude et de nacre, des pierres,
Sans l'éclat fabuleux qui de loin étonnait...
Les jardins ondoyants de l'oses sous la brise.
Houle de fleurs qui semble un océan nouveau.
De près se sont changés, éternelle surprise,
En incultes guérets qu'enflamme le pavot.
<5uand tu les as portés, clairs, à ta bouche avide,
Tes dents n'ont pas pu mordre aux fruits de ses vergers;
Les grenades de pourpre avaient un goût acide,
Ettasoif s'est accrue au bois des orangers.
LA MOUT
Malgré ses mâts prcs;('s et sa rumeur de foule,
Le port plein de soleil où ton navire ancré
Se halanrc au roulis somnolent de la houle
En attendant l'essor vers un but itrnoré.
Le i)ort bruyant te fut désert et monotone ;
Il berça, sans jamais l'apaiser, ton désir.
Et souvent par les soirs nostalgiques d'automne
Tu sentis un regret immense te saisir,
A l'heure des adieux et des appareillages
Où le soir fait grandir ton ombre et ton ennui.
En regardant blanchir au loin les longs sillages
Des vaisseaux qui s'en vont à jamais dans la nuit.
Et la ville aux maisons peintes, roses et rouges,
Aux terrasses de (leurs s'élageant vers les cieux,
La ville claire était un triste amas de bouges.
Et ses temples de marbre étaient vides de Dieux.
2o6 l'A MOUT
Malgré les clairons d'or aux cours de ses casernes,
l'^es soldats y dormaient sans rêves, loin des camps.
Et dès l'aube le jour, la nuit sous les lanternes,
Le pa\é de la rue était aux trafiquants.
T>i vécus, tu mnrchas dans l'ombre des ruelles.
Sur ces quais dont chacun des anneaux t'est connu;
Tu pleuras sur ce banc dans les heures cruelles,
El c'est de ce jardin que l'amour t'est venu.
Car tu connus aussi l'Amour, ivresse brève.
Et la Gloire, et tu fus moins malheureux enfin
Que tant d'autres qui n'ont pas vécu de leur rêve
Même ce qu'il en faut pour le connaître vain.
Maintenant, vieux et seul, las d'amour cl de {gloire.
Tu t'assieds sur le môle en resongeant ton sort ;
Mais tu veux, malgré tout, vaincu du Rêve, y croire.
Et trompé par la vie, espérer dans la mort.
LA MOUT 207
Si l'accueil du premier rivage te fut traître,
Si la première escale aux ports de l'infini
Fut mauvaise, qui sait? après la mort, peut-être.
Ta nef saura trouver le rivage béni.
Où, sur l'azur profond des mers inexplorées.
Par delà l'ombre immense et les flots ténébreux,
11 est sous d'autres cieux d'autres rives dorées
Dont les beaux fruits sont mûrs pour ta soif d'être heureux.
Ne sais-tu donc qvie fuir un rêve dans un autre?
Fou sublime, rêveur acharné? Comme si.
Là-bas, sous le soleil d'un ciel pareil au nôtre,
(.e pouvait être, hélas! autre chose qu'ici!
Le pays d'au delà de la mort, c'est la vie !
La vie encor, toujours par qui, penser amer!
Ton âme de destin en destin est suivie
Comme par le soleil ta nef de mer en mer!
2o8 LA MORT
Après avoir aimé des filles et des vierges,
Et trouvé, triste, un goût pareil à leurs baisers.
Après avoir inscrit aux carreaux des auberges
De doux chiflres secrets et des noms méprisés.
Après avoir serré, dans la nuit, sur la dune.
Des corps aimés que tord le désir haletant,
Et détourné les yeux des yeux en larmes d'une,
Et supplié les Ycnx d'une autre en sanglotant;
Après avoir joué du couteau dans les rixes.
Et morne, aux cabarets qui chantent sur le port,
Parmi les matelots endormis ou prolixes.
Accoudé ta paresse et soulé ton remord.
Un soir d'Octobre humide et froid, plein de nuées
Vermeilles qui feront toute jaune la mer.
Où des voiles fuiront vers l'est, diminuées.
Où l'air salin sera sur tes lèvres amer.
LA M O I. T
Un soir triste et profond qui mourra sur les flots
En allumant leur cime à ses lueurs obliques,
Où, noirs sur le couchant doré, des matelots
Lèveront l'ancre avec des cris mélancoliques ;
Où le vent gonilera comme des seins de femme
Les voiles palpitant pour un vaste départ.
Un de ces soirs où croît le désir en toute âme
De partir sur la mer, où? n'importe, autre paît!
Comme tu seras seul, assoupi sur le môle.
Le front aux mains, chauffant dans les rayons ton dos
Quelqu'un d'un doigt mucl touchera ton épaule.
Et tu t'embarqueras vers les Eldorados,
Vers les Eldorados fabuleux de ton rêve,
Dont te rira de loin le sable ardent qui luit.
Mais que tes pas errants débarqués sur la grève
Fouleront à jamais avec le même ennui
Que les bords d'autrefois effacés dans la nuit!
20(>
LE CHEMIN DE VIE
LE CHEMIN DE VIE
Je sens sourdre à mon front des sueurs d'agonie.
Et je n'ai fait pourtant qu'un pas dans mon cliemic:
Je vais en tâtonnant et je cherche une main.. .
Qui voudra me guider sur la route infinie ?
Les cailloux, autrefois poussés d'un pied alerte.
Et qui, dans les lilas et les fleurs d'églantiers.
Ruisselaient en chantant aux pentes des sentiers.
Voici qu'en les heurtant je bulc et je m'arrcle. ..
2l4 LECHEMINDEVIE
Je suis seul, et pourtant on marche quelque part.
Je frôle à chaque pas de grandes fleurs qui tremblent.
Comme la route est sombre au lointain ; il me semble
Qu'un grand soleil pourtant rayonnait au départ.
Je ne sais plus ; je sens s'aggraver peu à peu
L'invisible fardeau qui charge mes épaules.
Atteindrai-je du moins là-bas le Vallon bleu
Où je pourrais dormir près du lac, sous les saules ?
Au départ, ce fut comme un éblouissement.
La route miroitait toute blanche de poudre,
El nous sommes partis en nous serrant les coudes.
Et défiant le sort et riant follement !
Sans que j'aie un instant pu voir mes compagnons
Ne plus mettre leurs pas familiers dans ma voie.
Je me suis trouvé seul au chemin qui poudroie..
Mais pour les appeler encor je sais leurs noms.
LECIILMINDEVIE 2ia
Il y avoit là-bas, au départ, dans l'aurore.
Le fol Espoir, le Rêve au front pur et joyeux.
Et le Désir avec sa flamme dans les yeux.
Et l'Amour au doux rire et le Plaisir encore.
Mes amis autrefois m'ont dit en souriant
Qu'ils voulaient me conduire aux Iles Fortunées...
Peut-être l'atteindrai -je en marchant des années.
Le mirage apparu dans l'aube à l'Orient?
Je sais que pour le joindre il faut passer les mers;
Mais peut-être en allant devant moi, quelque jour.
Ayant erré dans l'ombre et fait un long détour,
Verrai-je se dresser enfin ses Palais clairs I
Les Paradis d'espoir ne sont jamais perdus.
Et quand on a manqué pour y cingler la voile,
Après avoir souffert et marché sans étoile.
On les voit luire, un soir que l'on n'y croyait plus
•2l6 I.E CHEMIN DE VIE
"Mais j'irais moins lassé sur la roule inlinie
Si je n'étais pas seul à faire mon chemin.
Et si pour me guider je tenais une main
Dont je suivrais le charme et la douceur bénie.
AMOUR
l3
ÉCHANGE
Tu es venue, ayant en main
L'iris de la Mélancolie ;
J'étais seul dans l'obscur chemin.
Cherchant la route où l'on oublie.
Les arbres le faisaient un toit
D'aznr entre-croisé de branches;
Le soleil effeuillait sur toi
Des pétales de roses blanches.
ECHANGE
D'une haute et puro douleur
Je portais la ileur prophétesse;
Calme, tu m'as donné ta fleur
Pour le lys noir de ma Tristesse.
* *
Depuis l'aube j'avais soufTert,
Mon mal s'était accru sans doute
De tout le faux bonheur offert
Par les passantes de la route.
Loin des carrefours de la vie
Je cherchais un étroit sentier.
Tu parus, dolente et ravie.
Dans l'ombre et l'azur à moitié...
Ton iris versait sa corolle
Sur ton poing candide et petit;
Et pâles nous n'avons rien dit.
Sentant mourir toute parole...
ECHANGE
*
* *
Tu m'as pris le lys funéraire
OiJ mon destin s'épanouit;
J'ai ton iris bleu de soir, frère
De mon lys noir couleur de nuit.
Et depuis nous allons tous deux
Dans l'antique chemin, le nôtre,
Traversant les jours hasardeux
En portant l'un la fleur de l'autre...
L'iris est toujours aussi triste,
Le lys est noir comme jadis ;
L'emblème douloureux persiste
De l'iris mauve et du noir lys.
Et nous sommes heureux, pourtant;
Et nos mains sont comme allégées ;
Ce sont toujours les fleurs d'antan,
Mais nous les avon» échangées.
222 ECHANGE
Nos deux âmes sont les hôtesses
D'un amour grave et pardonncur,
Et font avec leurs deux tristesses
Un unl(j[ue et profond bonheur...
SI JE T'AIME
Si je t'aime ou ne t'aime pas
Je ne sais plus, je ne sais pas;
Mais tu es entrée en ma vie,
Tout doucement, à petits pas.
Et le bonheur t'y a suivie.
Le bonheur léger t'a suivie,
Ayant mis ses pas dans tes pas ;
Il était déjà dans ma vie
Qu'encor je le cherchais là-bas.
Dans l'ombre où le chemin dévie.
2-a:i si je t aime
Que sais-je? sinon que ma vie
Est douce, ineffable et ravie,
Que parfois je pleure tout bas...
Pourquoi douter? pourquoi l'envie
De savoir, ô l'inassouvie.
Si je t'aime ou ne t'aime pasP...
BONHEUR
0 bonheur! 6 triomphe! ô joie!
0 portes de l'azur ouvertes !
Soleils, brasiers, ors, gemmes vertes,
Éclairs, musiques, bruits de soie !
Elle est venue en souriant,
La belle dont le regard noir
S'ouvre comme une fleur du soir
Sous son front comme l'Orient.
aaC
BONHEUR
Elle allait aux rayons de lune,
A pas doux, comme sur des lombes;
Ses pieds blancs semblaient deux colombes
Qui s'envolent l'une après l'une...
Elle croisait, pâles, ses mains
Sur sa cliaste robe aux longs plis.
Et ses mains étaient deux beaux lys
Fleuris dans l'entredeux des seins.
Le bruit de ses pieds sur la terre
Palpitait doux comme un bruit d'aile;
Sa chevelure derrière elle
Traînait dans l'odorant mystère...
Elle a jeté ses bras légers
Autour de mon col incliné,
Et ma bouche ivre a butiné
Ses seins comme deux beaux vergers.
BOMIELR 227
0 bien-almée! ô bien-année!
Tout mol expire sur ma bouche
0 tendre, ô rieuse, ô farouche,
0 rose, ô souple, ô parfumée!
Fruit clair qui fond sous le palais.
Embaumant la dent qui le mord ,
Ta chair a la fraîcheur encor
Des algues et des verts galets.
Un parfum vlvace et vivant
S'exhale de tes seins gonflés.
Ainsi que de fruits mûrs, mêlés
A des fleurs d'ambre dans le vent.
Ta bouche fut la source fraîche
Où s'abreuvent toutes les fièvres,
Et je mordis âpre à tes lèvres
Comme l'on mord dans une pèche;
538 DONHEUR
Et toi, tu mordis ma poitrine,
Sauvage, avec un cri vainqueur;
Et de ce jour fuit tout mon cœur
Par celte blessure divine...
VOLUPTÉ
Étire-toi languide entre mes mains heureuses !
Cambre encore à tes reins ce geste où tu les creuses.
Et jette sur la soie éparse des coussins,
Comme des lys meurtris, la gerbe de tes seins.
0 belle I ton regard filtre sous tes paupières !
Tes yeux mélodieux sont pareils à des pierres
Lumineuses où chante un rayon de soleil.
0 belle ! ton regard profond s'ouvre, pareil.
Entre les reflets bleus de tes tresses défaites.
Aux cblouissemcnts doux et lointains des fêtes !
a3o VOLUPTÉ
Tu ne sais quel orgueil gonfle mon coeur viril
Quand je te tiens, fardeau divin et puéril,
Rieuse entre mes bras, rose d'être enlacée.
Et pâle enfin du long plaisir qui t'a lassée.
Ta bouche au hasard baise et mord, et dit des mots
Qui plaignent en riant de cruels et doux maux,
Et ton corps onduleux se soulève et se ploie.
Et le soleil s'irise aux larmes de ta joie 1
GLOIRE
GLOIRE
Gloire, vie éternelle à ceux qui ne sont plus!
0 Gloire, rayons clairs autour des têtes pâles.
Cri des foules, fanfare aux clameurs triomphales.
Rameaux agités, ors nimbant les fronts élus !
J'ai rêvé tes retours et tes apothéoses ;
J'ai vu de fiais bras nus incliner sur mon fiont,
Avix chemins trioiiiphaux des siècles' qui viendront,
La gloire des lauriers et la grâce des roses.
i4
234
Un grand avenir d'or a fasciné mes yeux;
J'ai vu venir à moi, légers, des essaims d'âmes;
J'ai vu le beau sourire adulateur des femmes
Promettre humble à ma bouche un baiser merveilleux.
Ton désir a mordu mon cœur d'enfant, ô Gloire!
Et pour toi je vais pâle et saignant tout mon cœur
Goutte à goutte, aux chemins pleins de peuple moqueur.
Mais je sais bien qu'au bout est un arc de victoire!
TABLE
Pages.
LA MAISON DE L ' E N F A :« C E :
Dialogue "^
Prologue ... J
Doute 8
Les Ruines lo
Le Parc 12
Le Faune '"^
Hcsitalion 18
Nous étions doux ciifanl^ 20
ISous vivions là ^^
Malin d'Avril a'i
Les Illusions 20
Le Regret ^i»
En Hiver 3o
Soirs ^3
Éveil d'amour »^^
L'Irréparable ''"
Le Perron ruin.3 *^'*
aSG TAHT.!:
l'a, c.-.
PLEuns :
Au Crépuscule 'iS
Cloches en l'azur 'lô
Berceuse .'17
Solitude ôo
Retraite d'âme 3 2
Poème doré 5't
Paroles ^'^r la hit 57
Le 1*1 • .1 5(j
HEURES :
La Brise en larmes 05
Aube O7
Fruit d'Automne 70
Jours gris. 71
Les Sèves, les Grèves, les Rêves 7a
L'Heure du passé 7J
Nocturne 77
Le Van du ciel 79
Autre Nocturne -. 81
L'Ombre est bleue 83
j." COIN DES souninEs :
Province 87
Paris Sç)
Banlieue 90
TABLE
La vraie Tentation
Amours défuntes
Veillée
287
Pages.
92
97
lOI
AUTOMNES
107
109
I I I
A l'Automne jq5
C'est le silence de l'automne
Sur des Oiseaux, un soir d'automne
Soleil couchant
Les Souvenirs j(3
Cloches d'automne ii5
^0"P"- 121
J'ai trop pleuré ,^3
Le silence de l'eau ,2i
Cor au crépuscule 12G
Apaisement 128
i33
•VOT AG tS.
. . loi)
1^.
M L sique:
La ^lusicjue i45
Musique lolntaiiR- 1^7
Menuet i5o
De la flûte au ccr ija
Le silence iiin.-ir;i 1 i55
LA. Tr.WEUSLE iSq
SONNETS ET SONNETS LIBRES:
Apparoillajc 166
Soir 168
Méditation 170
Tristesse d'Avril 172
Sursaut d'espoir 174
L'attente 17G
Nuptise 178
Portrait de femme 180
Les Miroirs 182
Langueur de l'ombre l84
Ton âme était 186
L'anti'jue lassitude 188
l'rintomps 190
Beaux jours d'Octobre 192
L'ennui 194
A Verlaine 196
Le Tombeau de Baudelaire 1 . . 198
239
Pages.
LA MORT 203
LE CHEMIN DE VIE.
amour:
311
Échange 219
Si je l'aime 223
Bonheur 325
"Volupté 229
GLOIRE a33
COULOMMIERS
Imprimerie Paul Brodard.
.^
PQ
2613
] I R4M3
Gregh, Fernand
La maison de l'enfance
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PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
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